Récit inédit de la genèse du nouveau symbole officiel de l’Ontario

Isabelle Bourgeault-TassÉ Isabelle Bourgeault-TassÉ
L’auteure est franco-ontarienne, directrice générale des communications, du marketing et des relations gouvernementales à l’Université Laurentienne

Il était très tôt le matin sur le campus de l’Université Laurentienne. À l’ombre du mât où flottaient les drapeaux du Canada et de l’Ontario, deux étudiants rôdaient. Furtifs, ricanant nerveusement, deux complices persuadés de l’importance du geste qu’ils allaient faire.

Michel Dupuis et Yves Tassé attendaient que le garde de sécurité finisse sa tournée avant de hisser un drapeau alors inconnu sur le mât. Orné d’un trille vert et d’une fleur de lys blanche, le drapeau franco-ontarien, qui serait un jour le symbole le plus emblématique de l’Ontario français et qui cette semaine devient symbole officiel de l’Ontario, flotta pour une heure avant d’être descendu.

« What is that flag ? » s’interrogea le DEdward J. Monahan, alors recteur de l’Université Laurentienne, étonné par ce drapeau énigmatique qui flottait dans la brise du matin.

C’était la deuxième fois que le drapeau franco-ontarien était hissé sur le campus général en 1975. Mais cette anecdote n’a rien du caractère sacré de la toute première fois où le drapeau fut officiellement levé à l’Université de Sudbury, un partenaire fédéré de la Laurentienne, le 25 septembre 1975, il y a de cela maintenant 45 ans. Il ne serait pourtant pas levé à la Laurentienne en permanence avant 1982.

La création de ce drapeau qui a su rallier à lui des générations de Franco-Ontariens s’inscrit dans la grande foulée de mouvements culturels, politiques et sociaux des années 1970 en Ontario français.

Et ce, plus précisément à Sudbury, dans le nord de l’Ontario, où les francophones cherchaient à se dire comme communauté, à rêver de leur avenir et à revendiquer leurs aspirations, tout en créant des institutions et des symboles qui allaient perdurer et soutenir les ambitions de la communauté.

Les pères et la mère du drapeau franco-ontarien figurent parmi cette vague déferlante de rêveurs, d’agitateurs et de fondateurs, épris par une volonté partagée de donner à la francophonie ontarienne un symbole qui rassemblerait notre collectivité.

Et c’est au Grand Salon de la Laurentienne au fil de 1975 que ces grands amis, tout jeunes hommes – le professeur et mentor, le DGaétan Gervais ; le DDonald Obonsawin, un employé et un ancien ; et trois étudiants, dont Michel Dupuis, Normand Rainville et mon propre père Yves Tassé – prenaient leur café et parlaient symbole, couleur et collectivité. Ce serait Jaqueline England, adjointe du service d’animation de la Laurentienne, qui allait coudre, à la main, le tout premier drapeau franco-ontarien.

« On s’était armés de ciseaux et de cartons de couleur, puis on avait essayé différentes combinaisons de symboles, de couleurs », raconte Gaétan Gervais, professeur et mentor qui accompagnait ces jeunes. « Notre idée était de trouver un symbole qui représente les Franco-Ontariens. […] Je pense que la fleur de lys, on l’avait trouvée dans un dictionnaire, et la fleur de trille, sur une enveloppe du gouvernement de l’Ontario. »

« Il y a 45 ans, le comité du drapeau, anonyme à l’époque, invitait les francophones et les francophiles de la région du Grand Sudbury au premier lever du drapeau, » se souvient Donald Obonsawin, qui est de naissance Abénakis et le premier étudiant autochtone à obtenir un B.A. à la Laurentienne. « Le comité voulait léguer un nouveau symbole à la francophonie ontarienne, et tout en respectant notre héritage et nos institutions existantes, le comité voulait stimuler la création de nouveaux symboles et de nouvelles institutions modernes pour la communauté franco-ontarienne. »

Ce drapeau appartiendrait un jour à tout l’Ontario français, rêvaient ces jeunes fondateurs.

Et c’est bien ce qui s’est produit au fil des 45 dernières années. L’Ontario français a fait de ce drapeau un fer de lance. Désormais mythique, il occupe une place particulière dans l’imaginaire des Franco-Ontariens.

Marée verte et blanche

Tout récemment, il a fait des manifestations historiques de la Résistance de l’automne 2018 une véritable marée de vert et de blanc, autant dans la rue que sur les réseaux sociaux.

Redessiné par une jeune personne anonyme lors d’un forum de la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), il a été adapté en drapeau Franco-Fierté aux couleurs de l’arc-en-ciel en soutien à la communauté LBGTQ2S+ et par amour pour elle.

On le retrouve même sur la collection de masques franco-ontariens de l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO) pour se protéger contre la COVID-19.

Et la semaine dernière, on a annoncé que le drapeau deviendrait un emblème officiel de l’Ontario à part entière, tout comme le sont déjà le trille blanc et le drapeau de l’Ontario.

« Le drapeau n’appartient plus aux créateurs, mais à la communauté franco-ontarienne – il revient à eux de faire vivre et prospérer notre drapeau », m’explique mon père Yves Tassé. « Le symbole qu’incarne le drapeau franco-ontarien, c’est l’esprit de nos collectivités, de nos voix qui s’élèvent en chœur pour assurer l’avenir prometteur de nos communautés. »

« Fêtons et célébrons non seulement le premier lever du drapeau, mais ce que le drapeau symbolise : notre présence en terre ontarienne, notre histoire, notre héritage, nos succès et nos contributions culturelles, sociales, politiques, économiques et éducationnelles, non seulement en Ontario, mais au Canada et dans le monde entier, » conclut Donald Obonsawin.

Alors que nous célébrons le 45e anniversaire du drapeau, ainsi que le 60e de la Laurentienne, saluons les créateurs du drapeau franco-ontarien. Célébrons notre collectivité franco-ontarienne qui a accueilli ce drapeau à bras ouverts depuis sa création.

Et surtout, célébrons ce drapeau qui devient emblème officiel de la province, et l’héritage que nous apportons à l’Ontario et au Canada.