Lorsque Héritage Montréal, défenseur et chantre du patrimoine de la métropole, m’a invité à témoigner de mon amour pour un immeuble de mon choix dans le cadre de leur campagne de financement, je n’ai pas hésité une seule seconde à choisir l’église Saint-James, rue Sainte-Catherine, angle Saint-Alexandre.

Félix-Antoine Joli-Coeur Félix-Antoine Joli-Coeur
Collaboration spéciale

Inauguré en 1887, le lieu de culte méthodiste classé monument historique est d’une richesse architecturale incontestable. Mais au-delà de ses qualités de design intrinsèques, ce qui a motivé mon choix est le fait que cette église représente ce qui me fait vibrer à Montréal, en plus d’être un symbole de sa renaissance.

Située à l’entrée ouest de ce qui est aujourd’hui le Quartier des spectacles, l’église Saint-James a été cachée, pendant la majeure partie du XXe siècle, par une galerie marchande banale bâtie à même son parvis. La galerie, dont la construction avait été autorisée pour soulager les finances de la communauté propriétaire du site, a finalement été démolie en 2006, dévoilant aux promeneurs de la rue Sainte-Catherine la façade de l’église et, particulièrement, son imposante rosace. Comme Montréal dans les années qui allaient suivre, l’édifice se révélait enfin.

PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

L’église Saint-James

Le périmètre immédiat est typiquement montréalais. On y retrouve des immeubles industriels du quartier de la fourrure convertis en espaces à bureaux qui accueillent des start-up de la nouvelle économie, quelques bars, cafés et restaurants dessinés par des designers talentueux comme Zébulon Perron et qui sont toujours pleins malgré les travaux sans fin dans le coin (comme partout ailleurs…). Quelques commerces indémodables. Et même un bar de danseuses exotiques à un jet de pierre de l’église. Ça ne s’invente pas !

Là où beaucoup de centres-ville ont choisi de cloisonner les différentes fonctions urbaines, secteurs économiques et types de population dans des quartiers qui leur sont consacrés, tout est organisé, dans notre centre-ville, en méli-mélo, faisant en sorte que les étudiants côtoient dans leur routine les banquiers, que les artistes se rendent à leur lieu de performance en croisant des cols blancs qui quittent leurs tours à bureaux et que les touristes se fraient un chemin dans tout cela, sans compter les déshérités dont les quelques parcs du coin sont, tristement, leur logis de fortune.

Mais voilà : le tournage de la capsule vidéo pour Héritage Montréal m’a montré un décor bien différent. On se serait cru à Ottawa à l’heure de l’apéro : pas de vie, pas d’humains sauf les travailleurs du chantier sans fin de Sainte-Catherine, pas d’ambiance ni de vitalité. Et comme on a dû s’y habituer ces trois dernières années, des déchets qui jonchent le sol et transforment le no man’s land en soue à cochons.

Cette situation est temporaire, ou peut-être pas.

Alors que la pandémie a renvoyé tous ceux qui le peuvent chez eux, on célèbre le télétravail. Mais s’il est effectivement agréable de travailler dans le confort de chez soi, ce nouveau mode d’organisation sociale n’est pas sans faille.

D’une part, les chefs d’entreprise qui y voient une façon de réduire leurs coûts fixes devraient tenir compte que tôt ou tard, l’affaire ne sera pas si bonne. Après l’évidence de fournir un ordinateur portable à tous, il faudra forcément envoyer des chaises ergonomiques puis tout le bazar qui fait d’un espace de bureau professionnel un lieu fonctionnel, sécuritaire et stimulant. Puis, après l’évidence de rembourser la facture de cellulaire viendra l’obligation de prendre une partie de la facture de l’internet et même, pourquoi pas, une compensation pour le pied carré consacré au travail.

D’autre part, la densité urbaine n’est pas un phénomène récent. Et si on retrouve des vestiges millénaires de ce qu’on appellerait aujourd’hui un « TOD » sur tous les continents, c’est que les avantages d’évoluer aux côtés de nos semblables dépassent de loin les inconvénients des risques sanitaires. Aussi, travailler et mener sa vie chacun de son côté nous privera de ce que la civilisation nous amène de mieux, ce qui serait bien dommage.

Cela serait aussi bien dommage pour le centre-ville de Montréal, la vitrine du Grand Montréal et du Québec sur le monde. La perspective que ce territoire périclite est en soi un cauchemar pour ceux qui y ont des intérêts directs, à commencer par tous ceux qui évoluent autour des sièges décisionnels qu’on y trouve. Mais disons-le directement : ce serait aussi et surtout un recul dramatique pour l’ensemble de notre société.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

« La perspective que le centre-ville périclite est en soi un cauchemar », juge notre collaborateur.

Cet été, on a vu l’émergence de solutions éphémères pour répondre à cette crise conjoncturelle. Magnifiques initiatives comme cette prestation en plein air de la danseuse Louise Lecavalier et de la violoncelliste de l’OSM, Anna Burden. Il est cependant aujourd’hui temps de proposer des solutions structurelles pour que le centre-ville se remette du choc, puis se projette dans l’avenir.

Le travail commence. Et la première étape est cependant d’enfin célébrer le centre-ville. De lui déclarer notre amour, en quelque sorte.

N. B. Plusieurs m’ont approché pour me demander si je serai candidat à la mairie aux élections de l’automne 2021. Cela m’a flatté. Mais comme Ulysse qui craignait les sirènes, j’ai depuis mis de la cire dans mes oreilles pour ne plus être tenté par ses chants. Une autre fois. Plus tard, peut-être…