Le trémolo, les mots entrecoupés de sanglots : le témoignage de la coiffeuse qui aurait contaminé à la COVID-19 plusieurs personnes dans six résidences pour personnes âgées était à fendre le cœur, jeudi matin, sur les ondes de la Première chaîne.

 Josiane Cossette Josiane Cossette
Conceptrice-rédactrice indépendante

Non, elle ne savait pas qu’elle était atteinte. Non, elle n’avait pas délibérément infecté des personnes vulnérables. Oui, elle portait le masque et se lavait les mains. Bien sûr que les mots du ministre Dubé lui sont rentrés dedans et que les multiples attaques personnelles qui s’en sont suivies l’ont affectée.

Ma mère est coiffeuse. Lorsque j’avais 11 ans, juste avant que mes parents se séparent, elle est entrée au secondaire en même temps que moi pour suivre son cours professionnel. À presque 62 ans, elle coiffe toujours, mais elle vient de lâcher sa « dernière résidence ».

Pendant de nombreuses années, elle en visitait plusieurs, se brisant le dos pour laver des têtes grises au-dessus de lavabos inadéquats, alignant les rouleaux pour faire des mises en plis qui tiennent une bonne semaine, sortant le fer pour que des femmes atteintes de maladies cognitives se trouvent belles.

Chaque semaine, pendant des années, elle leur prêtait l’oreille, mettant son DEC en travail social à profit, leur faisait du bien à l’âme tout en s’occupant de leur tête, non sans les encourager dans leurs passe-temps en leur achetant des bas, pantoufles et autres articles qu’elles tricotaient patiemment avec le temps qui file.

Ma mère visitait ces personnes et discutait avec elles parfois plus souvent que ne le faisaient leurs propres enfants. La solitude avance trop souvent main dans la main avec la vieillesse. Elle a tenté plusieurs fois d’arrêter – ça use, coiffer des personnes souffrantes dans une pièce exiguë et mal aménagée… Mais elle a continué, pour conserver ce revenu d’appoint, mais aussi par humanité.

Le procès d’intention contre la coiffeuse de Thetford Mines, c’est ma propre mère qui aurait pu le subir.

Que la salve ait été lancée par un ministre, en pleine conférence de presse, défie l’entendement. Parler à tort et à travers n’est pas sans conséquence. « With great power comes great responsibility », comme dirait l’autre.

Pendant qu’on chasse les mauvaises sorcières, les complotistes se réunissent par milliers, non masqués, se font la bise, se donnent la main, se distribuent des accolades que nous interdisons depuis des mois à nos propres enfants. Menaçant la santé publique, se voyant offrir de plus en plus de tribunes, ils font la pluie et le beau temps alors qu'il y a seulement huit ans, on gazait des étudiants qui manifestaient pacifiquement.

Les masques rouges d’Alexis Cossette-Trudel sont pourtant bien plus dangereux que les carrés de la même couleur de jadis… et bien davantage qu’une coiffeuse septuagénaire qui n’a rien demandé à personne. J’espère que le gouvernement osera prendre la question de front. Quand on choisit de couper les cheveux en quatre, encore faut-il choisir les bons.