Les voix des hommes sont encore largement plus présentes dans les médias que celles des femmes, malgré différentes initiatives récentes pour renverser la vapeur. Même son de cloche chez les politiciennes pour qui, toute proportion gardée, l’espace médiatique occupé est de loin inférieur à celui de leurs homologues masculins. Cette iniquité genrée dans le traitement médiatique contribue-t-elle au fait que les politiciennes entretiennent une certaine méfiance envers les médias ?

Caterine Bourassa-Dansereau Caterine Bourassa-Dansereau
Professeure, département de communication sociale et publique, UQAM, et quatre autres signataires *

Les résultats d’une étude réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’UQAM et la Table de concertation des groupes de femmes de la Montérégie (TCGFM) dans le cadre du Service aux collectivités de l’UQAM, menée auprès de femmes engagées en politique municipale montrent que les politiciennes considèrent que les femmes doivent travailler beaucoup plus que les hommes avant de prendre la parole dans les médias. Contrairement à leurs collègues masculins, leurs compétences politiques et leur crédibilité sont plus facilement remises en question dans l’espace public et médiatique. Elles s’imposent d’être extrêmement préparées lorsqu’elles prennent la parole publiquement ou acceptent de répondre à une demande d’entrevue médiatique. Si elles ne se sentent pas en parfait contrôle des enjeux et des particularités du dossier discuté, elles préféreront même parfois décliner les demandes d’entrevue.

« La femme » de service

Le constant rappel au genre des politiciennes est l’un des éléments ayant un impact sur la couverture médiatique des politiciennes et est identifié comme alimentant une certaine méfiance à l’égard des médias.

Les candidates que nous avons rencontrées relèvent qu’elles se font encore trop souvent poser des questions qui ne sont jamais ou très peu posées aux hommes, portant sur des enjeux en lien avec les femmes ou relatifs au genre.

Selon une participante à l’étude, les femmes auront une représentation médiatique égale à celle des hommes le jour où elles ne seront plus principalement interrogées sur des enjeux portant sur l’égalité entre les femmes et les hommes, ou sur la conciliation travail-famille/vie personnelle. Des sujets qui ont souvent tendance à polariser et peuvent nuire aux politiciennes que l’on accuse alors… de jouer la carte de la discrimination des femmes en politique !

Pourquoi ne pas leur donner la parole sur les enjeux qu’elles maîtrisent et défendent dans le cadre de leurs fonctions politiques, tels que le transport, la transition écologique, le logement, les finances et la gestion des infrastructures publiques ? À ce sujet, une politicienne rencontrée affirme : « Aux femmes, on pose souvent les questions : “Et votre enfant à la maison ?”, “Est-ce que vous avez un mari qui prend soin des tâches ménagères ?”, etc. On ne pose jamais ces questions aux hommes. Je rêve d’un jour où, dans les médias, on posera autant ces questions aux hommes qu’aux femmes ou qu’on posera les vraies questions des enjeux prioritaires aux femmes. »

L’étude confirme aussi que les politiciennes continuent d’être représentées en fonction de leur apparence physique et des émotions qu’elles manifestent plutôt qu’en fonction de leur projet électoral, leurs idées et leur vision politique. Une politicienne doit encore et toujours prêter une attention particulière à son habillement, à sa coiffure et à ses réactions émotionnelles, car elle risque sinon de détourner l’attention médiatique des enjeux politiques qu’elle souhaite porter.

Ces disparités genrées, qui ont été maintes fois relevées dans le cadre d’études précédentes, persistent donc malgré les efforts déployés par les médias, les divers ordres de gouvernement ainsi que de nombreuses organisations féministes.

Ces « distractions médiatiques » nous éloignent de ce qui importe vraiment : les prises de position, les propositions politiques ainsi que les actions réalisées à titre de mairesse, de conseillère municipale ou de candidate aux élections municipales. Par ailleurs, ces disparités dans la couverture médiatique des politiciennes ont des conséquences significatives sur le parcours professionnel de femmes rencontrées : certaines remettent même en question leur avenir en politique.

Alors, les politiciennes ont-elles peur des médias ? Peut-être est-ce plutôt nous qui avons encore certaines craintes de voir ces femmes occuper l’espace public et médiatique en fonction des rôles et expertises qui importent dans ce contexte : ceux liés aux enjeux de la politique municipale.

> Consultez l’étude

* Signataires :  Véronique Pronovost, doctorante en sociologie à l’UQAM ; Linda Crevier, directrice générale, Table de concertation des groupes de femmes de la Montérégie (TCGFM) ; Caroline Bouchard, professeure, département de communication sociale et publique, UQAM ; et Stéphanie Panneton, doctorante en communication, UQAM