Le temps est venu de repenser notre approvisionnement en fruits et légumes

Sylvain Charlebois
Sylvain Charlebois Directeur principal, laboratoire des sciences analytiques en agroalimentaire, Université Dalhousie

La Californie brûle. Même si la grande majorité du territoire affecté par les feux n’est pas liée à l’agriculture, l’intense fumée pourrait endommager plusieurs récoltes. Pour le Canada, à l’aube de l’automne, les feux californiens pourraient affecter notre offre alimentaire pour les prochains mois. À l’instar des problèmes de production maraîchère qu’ont éprouvés certains producteurs canadiens cet été, ce n’est certainement pas une bonne nouvelle.

Chaque année, le Canada importe pour environ 3,1 milliards de dollars de denrées alimentaires de la Californie, selon le California Department of Food and Agriculture. À part le vin, les denrées que nous importons le plus sont la laitue, le chou-fleur, les amandes, les fraises, les oranges, les raisins, les pistaches, les oignons, les épinards et les carottes. Nous importons une panoplie de produits. Pour les mois d’automne et d’hiver, les États-Unis, et surtout la Californie, jouent un rôle clé pour renflouer nos paniers d’épicerie. Avec notre climat nordique, il nous faut des options à l’importation afin de maintenir le coût de nos denrées à un niveau raisonnable.

Avec un dollar canadien relativement fort ces temps-ci, il n’y a pas raison de trop s’inquiéter. Bien sûr, la COVID-19 a quelque peu compliqué les choses durant les six derniers mois, mais notre sécurité alimentaire n’a jamais vraiment été compromise. Mais visiblement, Dame Nature n’avait pas dit son dernier mot.

PHOTO HAROLD POSTIC, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Golden Gate Bridge de San Francisco, en Californie, au cœur de la journée, le 9 septembre dernier.

En Californie, il y a des feux d’envergure pratiquement chaque année, mais 2020 diffère comme dans presque n’importe quoi. La saison des incendies de forêt en Californie s’étend habituellement de juillet à novembre, lorsque les vents chauds et secs soufflent plus fréquemment. La saison des incendies de forêt ne se termine généralement pas avant l’arrivée de la première tempête de pluie importante de l’hiver.

Toutefois, cette année, presque 8000 incendies ont ravagé plus de 1 200 000 hectares, un record historique pour l’État californien. À certains moments, la fumée couvrait à peu près la moitié du territoire californien.

De toute évidence, les changements climatiques ont considérablement augmenté les risques d’incendies de forêt en Californie et ailleurs dans le monde. L’Alberta a aussi connu un été infernal il y a à peine deux ans et le Québec connaît aussi des périodes de sécheresse impressionnante ces dernières années.

Pire encore, le tiers de la production de légumes aux États-Unis vient de Californie, et plus de la moitié des fruits et légumes produits aux États-Unis proviennent de cet État. Pour les denrées alimentaires, outre l’Union européenne, le Canada s’avère sans conteste le client le plus important de la Californie. Notre influence est réelle. Mais dans un contexte de pandémie, tout peut arriver, et certains marchands pourraient prioriser le marché intérieur.

À la recherche d’avenues

Si la récolte pour certaines denrées en Californie se trouve compromise — la laitue, les fraises et le chou-fleur, par exemple —, nos importateurs auront d’autres options et achèteront ailleurs. Avec une devise qui oscille autour de 0,76 $ par rapport au dollar américain, le pouvoir d’achat se maintient. On peut difficilement s’en plaindre, mais la situation en Californie compliquera les choses pour nos importateurs.

Nous importons l’hiver parce que nous n’avons pas le choix, pour l’instant. La pandémie et les changements climatiques nous rappellent cruellement l’importance d’offrir à notre économie alimentaire des options durables pour l’avenir de notre panier d’épicerie.

Produire des fruits et des légumes d’ici est une chose, mais il faut toujours une approche filière qui inclura un consommateur et qui participera activement à l’essor du secteur. Les produits doivent être bons, écologiques et surtout, peu coûteux.

Plusieurs types d’espaces d’agriculture contrôlée peuvent s’intégrer dans une stratégie ambitieuse pour servir l’économie québécoise, autant en ville qu’en région. Plusieurs scénarios existent déjà, tels que les serres traditionnelles, les serres sur les toits ou encore des espaces d’agriculture intégrée comme des cultures hydroponiques empilées verticalement. Surtout au Québec, où l’énergie propre et l’espace coûtent peu, la province peut rêver de nourrir ses citoyens de produits abordables tout en développant d’autres marchés.

Les rappels de produits californiens pourraient aussi nous motiver à repenser nos modèles de production pour les périodes de grands froids. C’est un pensez-y-bien.