Il faut rappeler que Rogers n’a pas maintenu le siège social de Fido à Montréal, contrairement à son engagement

Michel Nadeau Michel Nadeau
Expert en finance et en gouvernance

Au moment de la prise de contrôle d’une entreprise québécoise, les acquéreurs venus d’ailleurs jurent de maintenir le siège social à Montréal.

Ce fut le cas de Rogers au moment de l’achat de Microcell (Fido) en 2004. Seize ans plus tard, que reste-t-il de cet engagement, présage de ce qui pourrait se passer avec Cogeco ? Voici des éléments de réponses et quelques questions.

– Ne cherchez pas à rencontrer les hauts dirigeants de Fido. Ces postes ont rapidement été rapatriés à Toronto après le départ des patrons de Microcell, André Tremblay et Alain Rhéaume. En fouillant dans le site internet, l’unique cadre au Québec est un superviseur des ventes. En l’absence de cadres de Fido, on a fait témoigner dans le communiqué de vendredi dernier un des deux administrateurs québécois au conseil de Rogers qui affirme que « la prise de contrôle de Cogeco apportera des bénéfices à long terme pour la province ».

– Il n’y a naturellement pas de conseil d’administration pour faire la reddition de comptes de la présence de l’entreprise au Québec. Rogers le dit : « Fido est une marque. » Ne cherchez plus la moindre réalité d’entreprise de Fido Solutions.

– Il ne sera pas possible de rencontrer les responsables de la finance et de la trésorerie qui gèrent les cash flows déposé dans une banque locale ou chez Desjardins ! Évidemment, toutes ces opérations sont faites au siège social de Rogers à Toronto.

– Avec quel grand cabinet d’avocats montréalais Fido gère-t-il les dossiers majeurs légaux ?

– Les ingénieurs de Fido qui travaillent au développement de nouvelles technologies ont des partenariats avec quelle université ou centre de recherche montréalais ?

– Fido s’est-il associé à une seule institution culturelle québécoise (théâtre, musée, orchestre) ? À Toronto, Rogers est omniprésent non seulement dans le domaine du sport, mais des groupes communautaires et de la culture. Le dernier rapport annuel liste de nombreux organismes qui reçoivent l’aide de l’entreprise : aucun du Québec. Fido n’a aucune présence dans le monde québécois de la philanthropie (sauf un don à Fierté Montréal et des bourses au YMCA) ; Rogers maintient une commandite dans le tennis, un tournoi jumelé à Toronto. La famille Rogers s’est récemment engagée à aider des victimes de la COVID-19 vivant au Québec.

– Le centre de traitement des relevés mensuels des clients québécois est à Toronto (ma fille est demeurée cliente de Fido et me donne le truc pour joindre un représentant : appuie sur le 2 pour « anglais » …)

– Rogers précise qu’il établira à Montréal la direction des actifs médias. Les 22 stations de Cogeco représentent 2 % des cash flows de l’entreprise et sont majoritairement francophones, alors que les 54 stations de Rogers sont toutes à l’extérieur du Québec. Les contenus seront gérés de Montréal, mais de nombreux services passeront à Toronto, comme l’a montré l’expérience de Bell lors de l’achat d’Astral.

– Oui, bon nombre des 3000 employés travaillent au centre d’appels et de service à la clientèle de la Place Bonaventure. Mais le PDG de Rogers Communications, Joe Natale, parle des « employés très bien rémunérés » au siège social de Fido… Quelle est la réalité salariale des travailleurs du service à la clientèle de Fido au Québec ? On a créé des emplois pour répondre à la clientèle francophone, car un centre d’appels bilingue coûte cher à Toronto.

Voilà ce qui reste de l’affirmation de Rogers sans fil en 2006, qui jurait que « le siège social de Microcell restera à Montréal ».

Avec deux millions de comptes clients et plus d'un milliard de dollars de revenus au Québec, le bilan de citoyen d’entreprise au Québec de Rogers et de Fido est très maigre, le pire parmi les grands câblodistributeurs.

Quelques années après l’acquisition en 2000 de Vidéotron par Québecor au terme d’une bataille avec Rogers, Ted Rogers, de passage à Montréal, reconnaissait que c’était finalement mieux que Vidéotron soit demeuré entre des mains québécoises.

Pour ce qui est de Cogeco, M. Natale devrait aujourd’hui s’inspirer de la sagesse de ce grand visionnaire que fut Ted Rogers.