À quelques semaines du scrutin présidentiel américain, l’administration Trump hausse chaque jour le ton envers la Chine, nouveau Bonhomme Sept Heures des relations internationales.

Jocelyn Coulon
Jocelyn Coulon Chercheur au CERIUM de l’Université de Montréal, l’auteur a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017.

Le président et ses conseillers économiques s’occupent des aspects commerciaux de cette guerre qui ne dit pas son nom alors que le secrétaire d’État Mike Pompeo livre le combat idéologique contre le nouvel « empire du mal ». Il vaut la peine d’examiner les arguments avancés par le chef de la diplomatie américaine afin de comprendre les ressorts idéologiques du projet d’alliance contre la Chine proposé par Washington au reste du monde.

À la fin de juillet lors d’un évènement tenu à la bibliothèque Richard-Nixon, l’ex-président qui amorça il y a 50 ans le rapprochement avec la Chine, Mike Pompeo s’est livré à une entreprise de démolition de cette stratégie d’engagement. Il est évident dans son esprit que la Chine d’aujourd’hui n’est pas celle qu’avaient imaginée les Américains il y a un demi-siècle : un havre de démocratie, de liberté et de bonne gouvernance. Elle serait plutôt devenue un monde étranger où, selon Pompeo, rien n’est normal : ni son économie, ni son système politique, ni ses forces armées, ni ses étudiants à l’étranger, ni ses diplomates.

La Chine de Xi Jinping serait sous la complète direction du Parti communiste et sous l’emprise d’une « idéologie totalitaire en faillite » dont l’objectif est la « domination » du monde.

En créant de toutes pièces ce Frankenstein apocalyptique, Mike Pompeo s’inscrit dans une vieille tradition occidentale qui consiste à placer les Asiatiques en dehors de la civilisation, sinon de l’humanité.

On peut faire ainsi remonter la détestation des Chinois à la création du personnage de Fu Manchu par un romancier britannique au début du XXe siècle, et qui connut un grand succès aux États-Unis alors saisis par la peur du « péril jaune ». Le personnage incarne la cruauté asiatique et est accusé de propager… des virus visant à tuer l’homme blanc.

Les Chinois ne furent pas les seules cibles du racisme occidental envers les Asiatiques. Le Japon, pourtant allié des Occidentaux lors de la Première Guerre mondiale et qui réclamait sa place à la table des grandes puissances, vit son principe de l’égalité des races rejeté par les puissances blanches lors de la conférence de Versailles, ce qui propulsa les nationalistes japonais au pouvoir et entraîna le pays dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés des nazis.

Le discours de Pompeo vise au même résultat : exclure. Au détour de chaque phrase, on voit poindre le mépris envers une puissance qui ose se dresser contre les États-Unis et s’établir comme un des centres du monde. Mais, plus insidieusement, les propos sur le caractère « anormal » des institutions et du comportement des étudiants chinois sur les campus américains donnent au discours une indéniable charge raciale.

Perspective fausse et raciste

Ce discours trouve sa source dans les débats sur la Chine auxquels se livrent les fonctionnaires du bureau des politiques au département d’État dirigé pendant un temps par l’universitaire Kiron Skinner. L’année dernière, elle a révélé sa « pensée » sur le conflit entre les deux grandes puissances. Et ce n’est pas joli.

Selon Skinner, l’intense lutte de pouvoir avec la Chine est « une bataille contre une civilisation très différente, à l’idéologie différente, comme les États-Unis n’en ont jamais connu auparavant ». La Chine, selon elle, « représente un défi particulier… parce que le régime de Beijing n’est pas le produit de la philosophie et de l’histoire occidentales ». Prenant à témoin la rivalité américano-soviétique, elle croit que la guerre froide « était une chicane entre membres de la famille occidentale », tandis que le conflit qui s’annonce avec la Chine « sera notre première expérience contre une grande puissance concurrente qui n’est pas caucasienne [blanche] ».

Cette perspective a été qualifiée de fausse et de raciste par plusieurs analystes. Les États-Unis ont déjà été confrontés à des régimes idéologiques étrangers – le nazisme en Allemagne et le communisme en Europe et en Asie – et à un ennemi non blanc – le Japon. Qu’une pareille ignorance de l’histoire provienne de la directrice des politiques de la diplomatie américaine est ahurissant, mais qu’une universitaire noire qui devrait être sensible au caractère explosif de ses ruminations décide de faire de la rivalité sino-américaine un combat civilisationnel et racial est proprement stupéfiant et en dit long sur le naufrage moral et intellectuel qui règne à Washington.

Les arguments dont se sert Pompeo pour exhorter le reste du monde à joindre son alliance anti-Chine et « à choisir son camp » contre la nouvelle « tyrannie » qui s’installe masquent en réalité le véritable objectif de l’administration : maintenir son hégémonie économique et militaire mondiale.

Le reste du monde en a bien conscience. L’Australie a répondu ne pas avoir l’intention de nuire à ses relations avec la Chine, l’Italie a réaffirmé son partenariat stratégique avec Pékin, la France et l’Allemagne sont décidées à maintenir leurs relations avec la deuxième puissance économique du monde. Du côté asiatique, la réponse est venue de Singapour. Dans un long article publié par Foreign Affairs, le premier ministre Lee Hsien Loong a averti les protagonistes, et en particulier les États-Unis : les pays asiatiques ne veulent pas être obligés de choisir entre les États-Unis et la Chine.

Le régime chinois est détestable, tout le monde le sait. Son traitement des Ouïgours et de Hong Kong, ses menaces contre Taïwan, son comportement envers les journalistes étrangers nous émeuvent. Pour autant, face à un régime chinois encore plus cruel et brutal, Richard Nixon a choisi le dialogue. La stratégie visant à isoler ce grand pays ne fonctionnera jamais, et nous commettrions une erreur historique à joindre une croisade aux relents racistes.

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