Les conventions politiques et la fête du Travail derrière nous, la campagne présidentielle américaine entre dans sa dernière ligne droite. Dans moins de 60 jours, les Américains auront voté.

JOHN PARISELLA
JOHN PARISELLA Professeur invité au CERIUM, ancien délégué général du Québec (New York et Washington) et conseiller spécial chez National

Les grand-messes démocrate et républicaine, tenues dans un contexte largement virtuel, n’ont pas produit un effet marqué dans les intentions de vote, selon les plus récents sondages.

Joe Biden maintient une avance de 8 % en moyenne à l’échelle nationale, et de près de 4 % (marge d’erreur) dans les États clés.

Bientôt, ce sera la saison des débats. Le premier affrontement Trump-Biden se tiendra le 29 septembre à Cleveland, en Ohio. Deux autres suivront. Quant au débat Pence-Harris à la vice-présidence, il aura lieu le 7 octobre en Utah.

Depuis quelques jours, tous les observateurs remarquent que le président Trump augmente sa présence dans les États clés. C’est le cas notamment au Wisconsin, en Pennsylvanie, en Caroline du Nord et au New Hampshire. Pendant ce temps, Joe Biden s’active davantage dans le but de créer l’enthousiasme et de favoriser la sortie du vote.

La stratégie de Trump tourne autour d’attaques personnelles envers l’adversaire Biden. Il veut le définir comme un homme faible et à la merci de la gauche radicale.

Trump se présente aussi comme le président de la « loi et l’ordre » en exploitant les manifestations violentes dans certaines villes gérées par des maires démocrates, comme Portland et Kenosha. Finalement, il se positionne comme étant le meilleur choix pour gérer la reprise économique et la sortie de la pandémie.

De son côté, Biden continue de se concentrer sur la « mauvaise gestion » de Trump face aux trois grandes crises qui dominent l’actualité américaine : la COVID-19, la récession économique et les tensions raciales.

Ce, pendant que le taux d’approbation envers le président se situe entre 40 % et 45 %, le niveau le plus bas pour un président sortant en quête de sa réélection depuis George Bush en 1992.

Pendant ce temps, en toile de fond se dresse la dissidence républicaine envers Trump. Ce mouvement d’opposition, qui se manifeste en dehors du Congrès, mais plutôt dans les médias, se fait de plus en plus sentir et s’achemine pour être davantage significatif qu’il ne le fut en 2016.

Le Projet Lincoln

En décembre 2019, d’anciens stratèges républicains de l’époque de Ronald Reagan, de George Bush et de son fils George W. Bush ont créé le Projet Lincoln (référence au Parti républicain qui s’identifie parfois comme étant celui de Lincoln). D’autres membres de ce groupe ont aussi œuvré lors des campagnes des sénateurs John McCain et Mitt Romney.

Le Lincoln Project diffuse régulièrement des publicités dans les médias remettant en cause la capacité de gouverner du président Trump et travaille activement contre un deuxième mandat. Certains de ses principaux porte-parole sont souvent invités à titre de panélistes dans les émissions d’actualité.

Plusieurs d’entre eux se sont d’ailleurs déjà prononcés publiquement en faveur de Joe Biden en vue du 3 novembre, ce qui est très révélateur, puisque le Projet Lincoln se situe plus à droite que le Parti démocrate sur l’échiquier politique américain.

Certains autres influenceurs républicains, dont le général Colin Powell, l’ancien gouverneur de l’Ohio John Kasich et Cindy McCain, la femme du défunt sénateur John McCain, ont participé à la convention démocrate au mois d’août pour rendre hommage à Joe Biden et expliquer leur opposition à Donald Trump.

Pendant ce temps, des chroniqueurs reconnus pour leur affiliation républicaine tels George Will du Washington Post, David Brooks et Bret Stephens du New York Times ainsi que le renommé néoconservateur Bill Kristol profitent de toutes les tribunes pour manifester leur opposition au style de gouvernance de Trump.

Et à cela s’ajoute une série de publications très médiatisées provenant « d’anciens proches ». C’est le cas de l’ex-conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, qui réfère au « chaos à la Maison-Blanche ». C’est aussi le cas de la nièce de Donald Trump, Mary Trump, qui rapporte des citations alarmantes de la sœur même du président. Enfin, l’ex-avocat du président, Michael Cohen, allègue que Trump a été « l’instigateur et le complice d’actes criminels ».

La toute dernière controverse a été provoquée par la publication d’un article dans la revue The Atlantic et fait état de propos dénigrants de Trump envers des militaires blessés et tués au combat (suckers et losers). Elle rappelle des commentaires similaires de sa part envers le regretté John McCain en 2015. Trump a beau contester la véracité de l’article, la polémique continue de faire la manchette.

Même s’il est encore trop tôt pour voir l’impact de cette dissidence républicaine et des nombreuses controverses sur l’issue du scrutin, force est d’admettre que tout cela place le président constamment sur la défensive.

Sa base toujours fidèle

Bien sûr, une dissidence envers Trump était déjà présente chez les républicains en 2016. Ce fut le cas, par exemple, quand trois des principaux candidats à l’investiture républicaine – le sénateur Ted Cruz, le gouverneur John Kasich et l’ancien gouverneur Jeb Bush – ont décidé de rester à l’écart de la campagne présidentielle. Mais comme on le sait, cela n’a pas empêché Donald Trump de remporter la victoire.

Pendant les quatre années de son premier mandat, Trump a bénéficié d’un appui constant de son parti au sein du Congrès, ce qui lui a permis d’agir en faveur de la réforme fiscale et de la nomination de juges conservateurs et antiavortement au sein des différents tribunaux du pays, dont la Cour suprême – deux politiques chères aux républicains depuis l’époque Reagan.

Les derniers sondages faits auprès des militants républicains montrent un appui de 94 % en faveur de sa réélection. Lors de son procès en destitution au Sénat en janvier dernier, seul le sénateur républicain Mitt Romney a voté contre lui. Sa base lui reste fidèle.

L’attrait Biden

Aux élections de mi-mandat de 2018, Trump et le Parti républicain ont perdu le contrôle de la Chambre des représentants aux mains des démocrates. On a pu constater le mouvement de certains électeurs pro-Trump de 2016 – les femmes des banlieues et les personnes âgées, notamment – vers les démocrates.

Ce déplacement de l’électorat de 2016 se fait sentir dans les sondages de 2020, ce qui explique la solidité des appuis envers Biden depuis le printemps dernier.

PHOTO TIMOTHY A. CLARY, AFP

Joe Biden de passage dans le quartier de son enfance à Scranton, en Pennsylvanie, en juillet dernier

Certes, on peut conclure que la base électorale de Trump va encore lui rester fidèle en novembre. Mais LA grande question est la suivante : est-ce que cela sera suffisant pour le maintenir à la Maison-Blanche ? Évidemment, en politique, le but des stratèges est d’ajouter de nouveaux électeurs à la base électorale d’un candidat.

Contrairement à Hillary Clinton en 2016, la personnalité de Joe Biden est moins clivante. Son choix est plus attrayant.

Et, déjà, on ressent une plus grande harmonie au sein des différentes composantes de son parti. L’aile Sanders, par exemple, l’appuie avec plus d’enthousiasme qu’elle l’a fait pour Clinton en 2016.

Le choix de Kamala Harris semble aussi porter ses fruits auprès de certains segments de l’électorat qui avaient boudé le ticket Hillary Clinton-Tim Kaine il y a quatre ans. À preuve, au mois d’août, le ticket Biden-Harris a récolté la très généreuse somme de 360 millions en fonds électoraux.

La dissidence républicaine version 2020, mieux organisée et plus présente qu’en 2016, sera définitivement un facteur important dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle. Elle vient renforcer la démarche des stratèges démocrates de faire de cette élection un référendum sur Trump et sa performance.

Des ingrédients qui, en fin de compte, pourraient favoriser grandement Joe Biden le 3 novembre prochain.