La crise sanitaire actuelle a provoqué une explosion de la pensée complotiste au Québec. Issues des pseudo-sciences, de l’extrême droite, du conservatisme américain, de la science-fiction ou de la spiritualité nouvel âge, ces théories diverses et parfois contradictoires s’inscrivent dans un spectre allant du simplement saugrenu au totalement délirant. Ce qui étonne le plus lorsqu’on se penche sur le contenu de ces affabulations, c’est qu’elles prennent le plus souvent leurs racines dans des problèmes bien réels dont elles apparaissent comme des reflets abâtardis par le miroir déformant de la pensée complotiste. Donnons quelques exemples.

Maxime Laprise Maxime Laprise
Doctorant en histoire, Université de Montréal

La prétendue pollution électromagnétique causée par les antennes 5G ? Il y en a déjà une, pollution ; atmosphérique celle-là, et le danger qu’elle pose sur l’avenir de l’humanité devient de plus en plus clair chaque année. Pendant ce temps, les États brillent par leur inaction, ou pire, contribuent à empirer le problème en soutenant des politiques d’un autre temps.

Des recherches scientifiques faussées pour servir les intérêts d’obscures élites ? Encore une fois, guère besoin d’en appeler au complot : les problèmes liés au financement de la recherche fondamentale sont réels, nombreux et largement documentés : sous-financés par les pouvoirs publics et de plus en plus soumis aux aléas du marché, les chercheurs évoluent dans un climat toxique de compétition tout en devant se conformer à des contraintes économiques irréalistes mettant parfois en péril la qualité de leurs travaux.

Bill Gates cherche, par l’intermédiaire d’un vaccin, à nous installer des puces pour suivre nos moindres mouvements ? Mais pour quoi faire ? Nous avons déjà tous, de façon pleinement consciente, installé un traceur dans notre poche.

En effet, tant les lanceurs d’alertes, les journalistes que les ONG ne cessent de nous prévenir de la récolte de données et de l’espionnage massif dont sont victimes les clients de nombreuses grandes entreprises technologiques, et ce, souvent en collaboration avec les services de renseignements de certains États dits démocratiques. Mais où est donc André « Stu pitt » Pitre quand vient le temps de dénoncer l’inaction gouvernementale en matière de pollution atmosphérique ? Pourquoi Alexis Cossette-Trudel ne manifeste-t-il pas aux côtés des étudiants pour exiger un meilleur financement de la recherche universitaire ? Stéphane Blais invite-t-il ses disciples à s’inquiéter de la sécurité de leurs données personnelles sur le web ?

Il ne s’agit pas ici de soutenir qu’il existe un « méta-complot » ; comme si les États ou le grand capital fomentaient volontairement le conspirationnisme pour détourner les citoyens de la source réelle de leurs problèmes. Le résultat est cependant le même : en se présentant comme des défenseurs de la démocratie, du bien commun ou de la liberté, les gourous numériques deviennent paradoxalement les idiots utiles des classes dominantes. Ils profitent effectivement de la vulnérabilité, du désœuvrement politique et de la juste colère de leurs brebis et les incitent à adhérer à des causes frivoles et irrésolubles.

Quant à ces « fidèles », on aurait tort d’uniquement s’en moquer, car leur colère est juste et légitime ; ils ont compris que quelque chose ne fonctionnait pas. Partout en Occident, l’État providence s’effondre, les institutions démocratiques déclinent au profit de la toute-puissance des entreprises privées, le droit à la dissidence est bafoué, la police se militarise et se brutalise tandis que les inégalités économiques et sociales s’accroissent. Plus important encore, le capitalisme avancé saccage les liens communautaires, détruisent l’espace public et rendent l’individu, le citoyen ou le travailleur, transformés en simples consommateurs, étrangers à eux-mêmes.

Il ne faut donc pas demander aux complotistes de rejeter leur colère, leur pensée critique, leur sentiment d’aliénation ou leur désir de transformer le monde, mais plutôt de s’émanciper du sectarisme des groupes auxquels ils adhèrent et de s’investir dans des causes concrètes par lesquelles ils pourront réellement rendre le monde meilleur. Certes, le « pédo-satanisme » international est plus affriolant que les changements climatiques, mais ces derniers ont le triste mérite d’exister.