Moi aussi, cet été, je suis restée. Je me suis posée sur le bord du fleuve, à L’Isle-aux-Coudres, pour respirer l’air salin, suivre les marées, m’endormir en écoutant les vagues.

Martine Delvaux Martine Delvaux
Auteure du Boys club et de Je n’en ai jamais parlé à personne

J’étais dans un motel où mon chien était permis, sans WiFi et avec peu de réseau. J’étais partie pour changer le mal de place, fuir la COVID-19 du centre-ville de Montréal, chercher une ligne d’horizon. Une fois installé, le fragile LTE a néanmoins réussi à faire défiler sur mon écran des centaines de dénonciations.

On me disait : c’est pas des vacances, ça. Mais ce n’est pas le fait de lire des témoignages de violences sexuelles qui a mis en péril mes vacances (les femmes et les féministes sont-elles jamais vraiment en vacances ?). Ce n’est pas de lire les mots écrits par des centaines, des milliers de femmes comme moi qui m’a empêchée de me « reposer ». C’est la certitude qu’encore une fois, on essayait de nous faire taire en nous disant : au bûcher !

Entre les pages Facebook et les comptes Instagram, les listes publiques et les groupes privés, on a assisté à ce que d’aucuns ont décrit comme une deuxième vague #moiaussi. Cette fois, elles sont plus jeunes. Ce sont des voix qui n’avaient pas encore été entendues aussi fort : des vies brisées par des influenceurs, des tatoueurs, des chanteurs, mais aussi par des écrivains, des éditeurs, des professeurs (eh oui, ici, le masculin l’emporte). Sur cette immense agora que sont les réseaux sociaux, le silence a été à nouveau rompu. Sous couvert ou non d’anonymat, en nommant ou non la personne visée par la dénonciation, les toiles du temple de l’impunité en matière d’agression sexuelle ont été arrachées.

C’est tout un boys club qui a été dénoncé : une culture du boys club, la culture de ceux qui se protègent les uns les autres, complices (actifs ou passifs) d’un immense « viol collectif » (faisons image !) qu’est le climat toxique dans lequel nous vivons. Un climat dont la toxicité a à voir avec le silence dans lequel les victimes sont maintenues. Quand elles parlent, le malaise change de camp. Soudainement, ce ne sont plus elles, mais eux qui baissent les yeux, rasent les murs, se retiennent de parler.

Et c’est alors que d’aucuns et d’aucunes crient à l’injustice, dénonçant le tribunal populaire, hurlant à la chasse aux sorcières — tant d’hommes sur un même bûcher, et qui plus est, sans procès !

Mais est-ce qu’on poursuit le petit ami qui insiste tous les soirs pour se faire faire une fellation par sa jeune amoureuse dont c’est la première relation ? Est-ce qu’on poursuit l’amoureux qui, un soir, soudain, sodomise celle qu’il dit aimer sans prévenir, sans qu’elle ait pu consentir ? Est-ce qu’on poursuit le professeur qui regarde avec trop d’insistance le décolleté de son étudiante sans que personne d’autre qu’elle n’en ait été conscient ? Est-ce qu’on court dans la rue pour attraper la voiture et traîner au poste de police les bouches d’où sont sortis sifflements, insultes, invitations sexuelles alors qu’on rentrait chez soi tranquillement ? Est-ce qu’on poursuit tel éditeur, tel écrivain reconnu qui a profité de son statut pour s’imposer sur une jeune auteure qu’il n’a jamais été question de respecter ? C’est cette culture-là qui doit changer. Cette atmosphère, publique et privée, sclérosée, mortifère, dont les femmes (cisgenre et trans) font les frais encore aujourd’hui. Ces femmes, ce sont elles, les vraies sorcières.

Au cours des dernières semaines, d’autres voix ont encerclé ce chœur de femmes et crié fort pour essayer de le faire taire, à la manière de ces voix moyenâgeuses qui enjoignaient Satan à mourir avec les femmes brûlées. Des voix d’hommes dénoncés, bien sûr. Mais surtout des voix d’hommes et de femmes qui occupent une place dans l’espace public, dans certains médias, et qui cherchent à mettre le feu aux survivantes pour réduire en cendres leur liberté de vivre et de s’exprimer. Décrédibilisation, culpabilisation, insultes, menaces, humiliations… autant de stratégies utilisées de tout temps contre les femmes pour que partent en fumée les listes, les blogues, les pages, les groupes, les fils de discussion.

Mais tout ça a existé et circulé. Nous avons lu les dénonciations, nous avons vu les noms, nous avons imaginé les scènes, nous savons qui vous êtes, et soyez-en assurés : nous vous voyons. Désormais, c’est vous qui êtes regardés. Par nous. Les sorcières.

Ce ne sera pas si facile de nous faire taire.