J’ai vécu comme femme pendant 39 ans et, depuis plus de trois ans, je vis homme. Y’a pas beaucoup de monde qui vivent ça dans une vie.

Mathias Bouffard Mathias Bouffard
Trans

Pas : « J’me suis déjà déguisé en femme à l’Halloween, j’me suis fait siffler une couple de fois faque j’ai compris c’était quoi être une femme. » Non, vraiment vivre pendant des années au quotidien dans les deux corps.

J’aimerais vous dire qu’il n’y a pas de différence, parce que j’ai exactement la même personnalité et les mêmes valeurs, bla bla bla, mais c’est pas vrai. Oui, j’ai la même personnalité et les mêmes valeurs, mais si vous saviez à quel point c’est plus facile d’être un homme ! Et avec la vague de dénonciations qui déferle ces temps-ci, ça ne fait que renforcer mon opinion.

J’ai été une femme, longtemps. Avec un gros caractère et une confiance en moi assez forte. Même si je me suis toujours senti homme, j’ai quand même vécu dans le corps d’une femme. J’ai subi les : « Ouin, ça pousse ces p’tits seins-là » au début de mon adolescence et les « esti de gaspillage, ça » quand j’ai fait mon coming out lesbienne. Je ne me suis pas fait prendre au sérieux par les techniciens de son dans ma carrière de musicienne, alors que je connaissais pas mal plus ce que je voulais que ben des gars, pis j’ai vécu la peur de marcher seule dans la rue ou d’être mal à l’aise de me retrouver toute seule de fille avec une gang de gars chauds quand je chantais dans les bars.

Endurer des commentaires machos parce que c’est juste des jokes pis que si tu ris pas, t’es vraiment poche et t’as pas le sens de l’humour. Pis j’ai connu la peur et la méfiance. Partout, tout le temps.

Même si on n’y pense pas, on est sur nos gardes. Se faire attaquer, se faire ramasser dans une ruelle, se faire filmer à notre insu dans une toilette de centre d’achats, se faire ramasser par les hanches dans un bar quand un gars veut passer ou se faire frotter quand y’a trop de monde pis que le gars y pense que tu penses que tu t’en rends pas trop compte. Toujours avoir à prouver dans ma job que j’suis « aussi bonne qu’un gars ».

Quand on est gai (je ne me suis jamais senti gai, j’ai toujours su que j’étais un gars hétérosexuel, mais pas dans le bon corps), mais bon, et là je tiens à dire que c’est pas tous les gais qui sont comme ça, je parle personnellement, c’est comme si on se permet certains gestes ou paroles qu’on n’oserait peut-être pas si on était hétérosexuel. Genre, je me suis permis des jokes salées et crues, et de toucher mes amis à certaines occasions. C’est comme si on pense que ça passe plus, parce que tsé, t’es pas dangereux, t’es une fille…

J’ai vu des amis gais (hommes) pogner les fesses et les seins de leurs amies filles vraiment souvent (celles-ci en général riaient ou faisaient pareil, peut-être par absence de peur) ou cruiser de façon déplacée des gars hétérosexuels. Ceux-ci, souvent mal à l’aise, n’osaient rien dire à mon ami de peur de se faire traiter d’homophobes. Bref, c’est quand je suis devenu un homme que j’ai réalisé à quel point j’avais fait des commentaires et des gestes déplacés parce qu’en devenant homme, ça ne passe plus du tout. Et tant mieux.

En devenant un homme, j’ai été frappé de tellement d’injustices, mais subtiles, insidieuses, qui font que je comprends pourquoi, en général, les hommes ne réalisent pas tant que ça leurs privilèges. Tu ne peux pas le savoir si tu n’as pas vécu de l’autre bord avant.

Je suis le même musicien et, tout d’un coup, on m’écoute et on tient pour acquis que je connais mon métier. Tout d’un coup, comme ça, sans rien de plus. Quand je vais dans les commerces, genre garage, quincaillerie, etc., on ne m’infantilise plus, jamais. Quand je suis avec ma blonde, les vendeurs me regardent, moi, pour expliquer des choses. Ceux qui nous connaissent savent pourtant que c’est pas mal plus à ma blonde qu’il faut expliquer ce qu’il vient de faire, le plombier.

Quand je joue avec mon fils, quand je suis dans une salle d’attente avec lui assis sur moi, les femmes me regardent comme si j’étais une personne extraordinaire, un héros. Eh ben !

Quand je marche dans la rue, je n’ai plus peur. C’est complètement disparu. C’est rendu moi qui change de trottoir le soir quand je vois une femme seule. Je sais ce qu’elle ressent. Je sais à ce qu’elle pense, aux scénarios qu’elle s’est déjà faits mille fois. Je l’ai vécu.

Évidemment, c’est une opinion personnelle. Ce n’est sûrement pas tous les trans qui vivent la même chose. Mais moi, ma vie a changé, et c’est pour le mieux.

Y’a quelques mois, j’ai eu une discussion fort intéressante avec un psychologue qui enseignait la sexualité dans une école secondaire. Il ne savait pas que j’étais une femme avant. Je lui disais que depuis que j’avais compris la charge mentale (oui, oui, c’est pas parce que j’étais une femme que j’avais cette charge, y’a des hommes qui l’ont), ça avait changé mon couple en vraiment mieux. Il m’a dit qu’il était content que des hommes pensent ainsi et que c’était de notre responsabilité de prendre la parole. Il m’expliquait qu’inconsciemment, les hommes sont plus enclins à écouter leurs semblables, parce qu’ils les mettent sur le même pied d’égalité qu’eux. Alors, messieurs, avec tout ce qui se passe présentement, prenez la parole.

Défendez les filles quand vous voyez et entendez des choses. Arrêtons de penser que ce n’est pas de nos affaires.

Et, en passant, les femmes savent que la très grande majorité des hommes sont bons ; elles ne nous mettent pas tous dans le même bateau. Faque au lieu de dire que t’es écœuré d’en entendre parler, prends ton courage à deux mains pis dis-y, à ton ami, quand il est déplacé avec les femmes ou éduque-le s’il envoie une photo de son « batte ». Dis-toi que la peur que tu ressens d’avoir un coup de poing sur la gueule n’égalera jamais la peur que ressent une victime de harcèlement ou d’agression. De toute façon, on le sait que dans ta tête, tu te dis que c’est un esti de colon. Dis-y donc. Y faut que ça change. Ensemble.