En cette période de crise, d’incertitude et de désarroi, le complotisme prolifère. Bien que marginal, le phénomène attire l’attention et plusieurs chercheurs en ont déjà décrit les dimensions scientifiques, psychologiques ou sociologiques. Ce texte s’intéresse plutôt aux aspects idéologiques qu’il véhicule.

Stéphane Roussel Stéphane Roussel
Professeur, École nationale d’administration publique (ENAP)

Un fatras d’idées sans cohérence apparente

Au premier coup d’œil, les discours complotistes semblent être un fatras d’idées ou d’opinions variées, décousues et aux cibles multiples : le port du masque en public et la distanciation physique, la technologie 5G, Bill Gates, les éventuels projets de vaccination obligatoire cachant l’insertion d’une hypothétique puce électronique, ou encore la responsabilité de la Chine et de l’OMS.

De même, cet ensemble d’idées semble être porté par des groupes disparates, a priori sans lien entre eux. On y trouve des opposants aux vaccins et des promoteurs des médecines alternatives, des mouvements ultranationalistes (parfois xénophobes), des adeptes de Trump ou encore des groupes animés de sentiments mystiques ou religieux.

Pourtant, il existe deux fils idéologiques complémentaires qui unissent la plupart des groupes complotistes et qui permettent de discerner une certaine logique dans leur discours : le libertarisme et le populisme. Il n’est donc pas étonnant que ces idées soient récupérées par certains mouvements politiques qui s’appuient sur ces bases idéologiques.

L’individu contre le système, le peuple contre l’élite

Le libertarisme est utilisé ici dans son sens le plus général, soit une vision du monde qui place la liberté de l’individu au sommet de ses préoccupations. Cette valeur suprême guide la recherche de solutions aux problèmes de la société et s’oppose à toute mesure collective qui pourrait la brimer. Ainsi, que ce soit des problèmes comme les changements climatiques ou encore la pandémie de COVID-19, la solution réside dans la somme des initiatives individuelles. À l’inverse, les solutions collectives qui exigent une coordination et un contrôle par l’État sont rejetées comme étant contraires aux libertés individuelles.

À première vue, la primauté de la liberté peut paraître légitime (bien rares sont les citoyens opposés à cette valeur) et séduisante. L’un des problèmes est que cette logique est parfois poussée à outrance, au point de marginaliser d’autres valeurs importantes, telles que la solidarité, l’égalité ou, dans le cas qui nous occupe, la santé publique.

Le libertarisme rejoint le complotisme lorsque des problèmes collectifs sont de nature telle que les solutions individuelles ne permettent pas de les résoudre efficacement.

Le complotisme offre une porte de sortie qui consiste à nier l’existence du problème, d’en minimiser les conséquences ou encore de mettre en doute la validité des solutions avancées par l’État.

La primauté de la liberté individuelle offre aux complotistes bon nombre de leurs thèmes. Ainsi, le rejet du port du masque s’appuie généralement sur l’argument qu’il ne protège que très peu celui qui le porte (voire qu’il est nuisible), tandis que celui qui consiste à dire que le couvre-visage vise à protéger les autres est soigneusement ignoré.

Le populisme désigne une vision du monde qui sépare la société en deux grands groupes : d’une part, le peuple, qui représente la somme de la sagesse individuelle des citoyens et, de l’autre, une élite corrompue qui utilise tous les moyens possibles pour se maintenir au pouvoir et s’enrichir à l’infini. Si la notion de « peuple » demeure floue, celle d’élite désigne généralement l’ensemble de la classe politique, les dirigeants des grandes entreprises, les journalistes des grands médias, ainsi que les scientifiques et les intellectuels. Postuler une collusion entre tous ces groupes est nécessaire pour que la thèse d’un « complot mondial », comme celui associé à la pandémie, ait l’air de tenir la route.

En identifiant l’élite corrompue comme l’ennemi ou le bouc émissaire, le populisme offre aux complotistes un agent responsable du problème, et permet d’en identifier la motivation. Ainsi, la pandémie actuelle ne viserait qu’à consolider la « dictature de l’élite ».

PHOTO WILLIAM WEST, AGENCE FRANCE-PRESSE

"Le 5G ne cause pas le coronavirus", lit-on sur ces affiches, à Melbourne, en Australie.

Le complotisme comme force politique montante ?

La prolifération des théories complotistes à la faveur de la pandémie peut faire craindre que ces idées ne s’ancrent de manière durable dans le paysage politique québécois ou canadien. Mais certains facteurs pourraient bien contribuer à maintenir ces mouvements à la marge.

Le premier est la grande majorité des citoyens savent reconnaître le côté farfelu de ces thèses et même les dangers des solutions qu’elles appellent.

Le second facteur est que les idées libertaires et populistes ont peu de prise au Québec et au Canada, contrairement à ce qui existe aux États-Unis. Enfin, le troisième est lié au fait que la grande majorité des complotistes refusent de prendre connaissance de ce qui se dit dans les grands médias et d’accepter les consensus scientifiques. Cela a comme effet de les isoler des idées qui circulent dans le reste de la population, donc d’être moins en prise sur leur entourage. Leur capacité à rallier un grand nombre d’adeptes est donc limitée.

En fait, la principale conséquence de la multiplication des idées complotistes est d’offrir une mauvaise distraction. Pendant que nous perdons notre temps (comme je le fais en ce moment) à les étudier, nous ne formulons pas les questions et les critiques légitimes que devrait soulever la gestion de la crise actuelle.