La crise des médias dont on parle en ce moment dure depuis plus de 30 ans, en fait. Ce n’est pas un nouveau phénomène.

PATRICK WHITE PATRICK WHITE
Professeur de journalisme à l’école des médias de l’UQAM

Au début des années 90, on a connu la fusion des réseaux de radio Télémédia et Radiomutuel. L’arrivée de l’internet et des chaînes de nouvelles en continu a changé la donne et remis en question la dominance des agences de presse.

L’émergence des réseaux sociaux dans les années 2000 et 2010 n’a pas fini de transformer le rôle des médias. La seule réalité : la crise des médias est permanente. Et elle a été amplifiée par la COVID-19. On ne peut pas le nier.

Plus de 135 médias canadiens ont fermé au pays depuis le 12 mars 2020 : c’est une autre réalité. Deux mille postes éliminés au pays en mars et en avril, selon l’Association canadienne des journalistes. Et on n’a même pas les chiffres pour mai, juin et juillet.

Et il y a eu la fermeture de Voir.ca en juin, un média culturel important. On ne peut pas oublier la faillite de Groupe Capitales Médias en 2019 de même que la relance de ses six journaux, la moitié des quotidiens du Québec, sous forme de coopérative sans but lucratif en 2020. Mais on a aussi des modèles d’affaires qui fonctionnent bien comme celui du Devoir, basé sur les abonnements payants et les dons.

Aux États-Unis, 36 000 postes ont été perdus en journalisme depuis le début de la pandémie, selon une analyse du New York Times.

Les causes de la crise sont connues : une baisse radicale des revenus publicitaires des médias au profit des GAFAM, qui se partagent désormais la tarte et qui ne paient pas ou peu d’impôts ici. Les médias ont aussi mal estimé la force du web mobile : 99 % des jeunes lecteurs prennent leurs infos sur leurs téléphones ou dans les réseaux sociaux, selon le défunt et utile Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO).

Le marché des informations est également plus segmenté que jamais avec des nouvelles de plus en plus spécialisées, que ce soit sur les sports électroniques, l’environnement, les finances, l’art de vivre, etc. Cette surabondance d’information a amené pour un grand nombre de citoyens une perte de sens.

Quelles sont les solutions pour s’en sortir ?

L’aide aux médias promise par le gouvernement fédéral (600 millions sur cinq ans) n’est toujours pas arrivée deux ans après son annonce. L’aide provinciale aux médias, elle, fonctionne déjà avec 250 millions sur cinq ans. Cette aide demeure pertinente.

Monétisation des contenus : les médias d’ici n’ont d’autre choix que de mettre sur pied un mur payant sur leurs sites (paywall) et des accords à la pièce pourraient être signés avec Apple News, Facebook et Google News pour un meilleur partage des revenus. Et pourquoi pas un « Panier Bleu » des médias québécois ? Avec un abonnement à la clé. Évidemment, il faut pousser davantage pour la philanthropie.

Diversification des produits : il faut diversifier les contenus avec des infolettres spécialisées, des balados, des vidéos, de la gestion d’évènements et de conférences, et du contenu de marque qui peut remplacer la publicité traditionnelle.

Contenu à valeur ajoutée : il faut laisser les nouvelles du jour aux agences de presse comme Agence QMI ou La Presse canadienne afin de se focaliser sur les grands reportages, les dossiers, les entrevues, les textes explicatifs avec du contexte. Cela forcera nos médias à valoriser le journalisme de données, le journalisme d’enquête, le journalisme de solutions. Les citoyens veulent lire du beau plus que jamais en ces temps difficiles.

Fausses nouvelles et manque de confiance : il faut combattre le cynisme ambiant avec plus de vérification de faits (et l’aide de l’intelligence artificielle), par exemple. Il faut que nos médias reconnectent avec le public, les jeunes en particulier, en traitant de sujets plus variés.

Diversité culturelle : il y a un cruel manque de diversité dans les salles de nouvelles du Québec. Nous n’avons pas assez de journalistes issus des minorités ethniques et des communautés autochtones. Ça va prendre un coup de barre à court et à moyen terme.

Alors, oui, les médias doivent se réinventer. Ce n’est pas un terme creux. La situation n’est pas désespérée. La consultation des sites d’information est en forte hausse depuis le début de la pandémie, mais il est peu monétisé. Il faut donc aller là où est le lecteur : sur son téléphone.

Et je ne suis pas un devin en pensant qu’il y aura des fusions entre médias ou d’autres fermetures à venir cette année ou en 2021.

Pendant ce temps, on peut aussi faire un meilleur usage des technologies comme l’automatisation de certains articles (résultats sportifs et financiers, traductions).

Enfin, et c’est mon souhait le plus ardent, pensons à des alliances et à des collaborations entre les médias d’ici, au Québec, et dans le reste du Canada. Que ce soit des partages de contenu ou autres partenariats technologiques. Rien à perdre et tout à gagner. Ensemble.