En réaction au texte « Régularisation des travailleuses et des travailleurs essentiels : un enjeu de droits de l’homme » publié le 3 juillet

Samira
Femme sans statut vivant à Montréal, membre de Solidarité sans frontières *

Au ministre Marco Mendicino, à la ministre Nadine Girault,

Aujourd’hui, nous venons à vous avec un cœur lourd et les larmes aux yeux. Car ni le programme de régularisation proposé par M. Trudeau, ni le cas par cas de M. Legault ne nous incluent.

Est-ce que vous savez qui nous sommes ? Nous sommes les personnes sans papiers, les travailleurs temporaires, les réfugiées, les travailleurs agricoles, les aides familiaux et les étudiantes étrangères. Beaucoup d’entre nous sommes ici depuis des années ; pas 2016 ni 2017, mais bien avant ça. Avez-vous pensé à nous ? Non ! Je ne pense pas.

Depuis notre arrivée, nous avons travaillé dans différents domaines, dans des conditions lamentables, dans les tâches les plus dangereuses, que les Québécois « de souche » ne font pas. Pas parce que nous voulons nous sacrifier, mais parce que nous n’avons pas le choix. Nous avons contribué à votre qualité de vie, oui, à la vôtre, M. Mendicino et Mme Girault. Nous ne sommes ni des dizaines, ni des centaines, mais des milliers de personnes, avec nos parents et nos enfants vulnérables. Tout ce que nous voulons, c’est vivre dignement et en sécurité.

Le virus n’a pas choisi une minorité, il a touché toutes les catégories de gens, sans exception : riches ou pauvres, médecins ou infirmiers, chômeurs ou actifs, présidentes ou ministres, et ça a été un tsunami…

Mais les conséquences n’ont pas été les mêmes pour tout le monde. Beaucoup d’entre nous ont été forcés de travailler dans des conditions encore pires. Et beaucoup d'autres ont perdu leur travail… Mais même confinés nous sommes essentiels. Nous avons joué un rôle important dans l’arrêt de la propagation de la COVID-19.

Beaucoup d’entre nous, et surtout les sans-papiers, sont exclus de tout : pas d’assurance-maladie, ni de soins de santé, ni de prestation canadienne, ni d’aide sociale, ni de papiers, ni de permis de travail, ni rien pendant cette période de pandémie.

Malgré tout ça, nous avons commencé à avoir l’espoir que vous alliez nous reconnaître durant cette période. L’Italie, le Portugal, l’Espagne… le monde entier a pensé aux sans-statut, en les régularisant parce que, tout simplement, le virus a démontré que nous aussi nous sommes une partie de la société.

Nous avons beau rêver, mais malheureusement, aujourd’hui, le Canada parle de régulariser uniquement les demandeurs d’asile qui travaillent dans le secteur de la santé, et le Québec, même pas… et nous autres, où sommes-nous dans tout ça ?

Nous aussi avons travaillé comme « anges gardiens » dans les résidences pour personnes âgées, dans les CHSLD. Nous avons travaillé dehors comme agents de sécurité à une température de - 40 degrés. Nous avons confectionné et cousu des masques pour tout le monde. Nous avons fait le ménage dans le privé et le public, comme aide familiale, travaillé à l’épicerie pendant la pandémie. Nous avons travaillé dans les champs pour remplir vos frigos. Nous avons aussi travaillé dans les usines de transformation de viande…. et bien d’autres endroits. Avant, pendant et après la pandémie, nous sommes toujours au premier rang du danger, nous acceptons tous les défis pour pouvoir payer nos loyers et couvrir nos dépenses et celles de nos familles. Nous avons même payé des taxes, même si nous ne touchons pas les prestations.

Pensez-vous que nous ne sommes pas aussi essentiels que les autres ?

M. Mendicino et Mme Girault, nous vous demandons de créer un programme de régularisation inclusif, pour tous et toutes, peu importe leur statut : sans-papiers, étudiants, aides familiales, réfugiées, demandeurs d’asile. Travaillant ou pas. Criminalisé ou pas. Jeune ou vieux. Un tel programme est possible, et urgent.

Samedi dernier, pour une première fois, nous avons marché tous ensemble pour réclamer un statut pour tous et toutes. Ce n’est qu’un début. Nous demandons à toutes ces personnes de nous tendre la main et d’unir nos voix et nos forces, de réclamer nos droits, et de le proclamer : Nous sommes tous essentiels ! L’union fait la force.

Car nous aussi, nous sommes des êtres humains à part entière, avec des droits. Et nous ne devrions pas être obligés de mettre notre vie en danger pour être reconnus comme tel. Nous aussi, nous sommes essentiels.

* Et le comité des personnes sans statut de Solidarité sans frontières