La race, puisque c’est cela dont il est question, tour à tour démontrée scientifiquement puis invalidée, n’a jamais cessé, durant ces siècles de domination occidentale, de servir de levier de contrôle social, politique et économique, au profit des ayants droit. Or il semble bien, aujourd’hui, qu’il y ait péril en la demeure.

Zab Maboungou Zab Maboungou
Professeure de philosophie, chorégraphe, Conseil des arts et des lettres du Québec

L’œuvre civilisationnelle se fissure et échoue à combler, comme elle a déjà su le faire, parfois glorieusement, les attentes et les imaginaires qui ont pris forme et élan, au cours d’une histoire qui a fait siens la conquête, le progrès, la liberté contre l’autre, et les droits de la personne.

La race, depuis lors, serait-elle devenue obsolète ?

C’est bien ce que les tenants du « Il n’y a pas de racisme systémique chez nous » incitent à penser, lorsqu’ils prétendent que le « système » ne comporte ni ces « préjugés » ni ces « travers » en rapport avec l’idée de race (aujourd'hui éradiquée de nos institutions) et qu’il faut se concentrer, plutôt, sur ces relents de « racisme dans la société ».

Or n’est-ce pas ce qui rend précisément et structurellement possible le racisme systémique, l’ingéniosité même dont il fait preuve, qui fait qu’il ne requiert plus la race pour que s’exerce la discrimination, par des mécanismes bien en place et « conçus pour tous » ?

Et une fois mis à l’écart le système – non imputable en sa nature profonde –, n’est-ce pas ce racisme dans la société qui se trouve mis à l’abri, libre de sévir par delà la race (« je ne vois pas les couleurs ») et dans le consentement général, que disons-nous, dans le concert général : car c’est parmi les multiples formes de discriminations, de sexisme, de xénophobie que le racisme, celui qui vise les personnes noires, s’insère, sans prétendre à plus.

Mais il est bien plus.

Cela fait plusieurs siècles que les personnes noires, identifiées ou non, comme étant des personnes de descendance africaine, servent d’étalon de mesure pour évaluer le degré d’humanité digne de conduire le procès civilisationnel des habitants de toute la planète.

Ce racisme est loin d’être aussi « visible » que les personnes qui en sont la cible, d’où sa puissance mystificatrice : il donne à penser ce que l’on ne sait pas que l’on pense.

Il est affaire de représentations du monde, de concepts, qui structurent la pensée et le rapport à l’autre. Le racisme, ainsi « invisibilisé », et qui n’empêche nullement que l’on ait « des ami.e.s noir.e.s » permet que se perpétue ainsi en Occident, depuis l’Antiquité, avec entre autres Aristote (Éthique et Politique), père de la philosophie occidentale, un ordre dont les sociétés bien organisées, et politiquement évoluées, s’accommodent fort bien : celui d’un état de choses où l’« on ne doit pas chercher à dominer tout le monde, mais seulement ceux qui sont faits pour être dominés ».

Et c’est bien de domination qu’il s’agit. Le racisme est l’une de ses formes. Lorsque l’on dit « plus jamais ça ! », a-t-on seulement en vue les assises historiques, sociales et culturelles sur lesquelles le racisme s’est constitué et normalisé, dans la violence et l’exclusion ? À tel point que nous ne pouvons admettre les violences crues qui le sous-tendent et qui nous scandalisent, nous choquent et nous terrorisent ; car cela ne convient pas à l’idée que nous nous faisons de la société dans laquelle nous vivons, au petit racisme bien de chez nous, auquel nous sommes fort bien accoutumés, au point d’être anesthésiés. Tout cela, disons-nous, ce serait plutôt le fait d’une autre société.

Les évènements récents mis en images et diffusés dans le monde entier ont bénéficié, osons-nous dire, d’un temps de pause mondial imprévu, qui a fait ressortir l’acuité avec laquelle ils ont été perçus.

Ainsi, forts de notre « regard », au diagnostic de « racisme systémique », nous préférons la pétition de principe : « Nous ne voulons pas de ça chez nous ! » (François Legault, premier ministre du Québec).

Mais par quel incroyable subterfuge peut-on envisager que soit sérieusement prise en compte la lutte antiraciste si, démocratie oblige, le racisme est bien l’affaire de tous ?

D’autant que tous ne sont pas conviés au même banquet.

Car, qu’est-ce donc, chez nous, que le « système » ?

Une fois que lui sont soustraits, d’une part, les lourds dossiers incriminants de l’emploi, de l’éducation et des arts, de l’immigration, de la santé et des institutions gouvernementales et que, d’autre part, on lui oppose les gens – qui en quelques occasions peinent à se débarrasser de leurs préjugés –, que reste-t-il ? Où se trouve la société ? Serait-ce vous et moi ?

Le fait est que la lutte contre le racisme n’a, en réalité, jamais été une priorité, si ce n’est celle d’être énoncée dans un cadre législatif. Et il ne tient qu’à nous, en effet, de cesser de nous conforter dans un idéal de société qui parvient difficilement à contenir la violence qu’il a engendrée. C’est ce dont les peuples autochtones témoignent aujourd’hui, avec force et dignité, autant de qualités dont semble être privés nombre de représentant.e.s de notre gouvernement. Et pour cause. Par quels moyens allons-nous combattre ces maux dont on s’entête à dire qu’ils sont non imputables au système, mais dont on constate l’effarante réalité ? Qui donc ici pratique les fake news ?

Le fait toujours contemporain des violences perpétrées contre les peuples et les cultures autochtones ainsi que celui de leur mise à l’écart, tout comme les violences contre les personnes noires mises au rang des dommages collatéraux depuis Anthony Griffin jusqu’à Freddy Villanueva ou Nicholas Gibbs, ont contribué à statuer sur la liberté de circulation des personnes noires et autochtones dans notre société.

Pourtant, rien de cela ne semble pouvoir modifier un point de vue qui vise essentiellement à sauvegarder ce que l’on considère comme un droit, effectivement acquis historiquement, et qui détermine l’idée que l’on se fait de l’exercice du pouvoir dans nos sociétés démocratiques contemporaines.

Ne faut-il pas encore et encore rappeler combien il peut être difficile, lorsque le privilège se fait norme, d’en révéler le caractère oppressif ?

Ou allons-nous nous rabattre, encore, sur ce que nous jugeons être à notre mesure, c’est-à-dire sur ce petit racisme quotidien, quasi inoffensif ; celui que nous avons intégré, le racisme normal, celui dont tout le monde, raisonnablement, devrait pouvoir s’accommoder ? N’est-ce pas là en fin de compte le privilège des sociétés accueillantes et économiquement viables ?

Car c’est ainsi que, sans que le système n’ait à être interpelé – au contraire des personnes noires et autochtones qui, elles, le sont, manifestement, par ce droit acquis historiquement et dont nul n’a à débattre –, l’histoire se répète… avec violence… insidieusement … quoi qu’on en pense.

À nouveau, le temps est venu, n’est-ce pas, de rompre avec nos habitudes.