Les Québécois peuvent désormais circuler sur des centaines de nouveaux kilomètres de rues piétonnes et de voies cyclables dans nos villes. Mais il reste un grand défi à relever : celui de l’expérience. En effet, l’attention a été consacrée à la gestion du transit et à la distanciation. Nous devons désormais nous consacrer à la qualité des destinations.

Félix Marzell Félix Marzell
Designer industriel, président fondateur de Dix au carré

Des coalitions plaident pour un meilleur aménagement de nos villes et réclament une réappropriation par les citoyens des espaces publics, des artères commerciales et des cœurs de villes et villages au Québec. Pour réaliser ces ambitions urbaines, nous devons faire appel aux designers, qui sont les experts à l’échelle plus fine du piéton. Le moment est donc venu pour les designers de travailler sur les notions d’accueil, d’interaction et de socialisation dans ce nouveau contexte.

Le design est une science appliquée. Le design est d’abord et avant tout la résolution d’un problème à l’échelle humaine. Notre intelligence et notre créativité doivent être mises à contribution pour des projets réussis et ayant une plus grande valeur d’usage.

Des difficultés majeures limitent le pouvoir d’action des municipalités du Québec. Elles font face à une année très difficile pour les finances publiques malgré leur ardent désir de soutenir au mieux la reprise des activités commerciales et la réouverture progressive des équipements municipaux par des aménagements sécuritaires, rapides à implanter et à coût raisonnable. On voit donc réapparaître un concept qui avait été popularisé par les mouvements citoyens il y a 10 ans. Cet « urbanisme tactique », bien que salué, peut cependant avoir comme effet pervers une déprofessionnalisation et une banalisation de l’aménagement.

Les initiateurs de ces projets de réappropriation doivent profiter du savoir-faire et de l’efficacité sur le terrain des professionnels du design au Québec.

Les designers québécois sont à l’écoute des besoins pressants et font partie de la solution. Nous avons contribué au développement de moult produits et objets nécessaires pour les besoins de première ligne. Notre écosystème formé de designers, de producteurs de matières premières, de manufacturiers, de fabricants et d’artisans est toutefois très fragilisé par la crise. Nos carnets de commandes bénéficieraient d’une reconnaissance accrue de la valeur de notre travail par les gestionnaires d’espaces publics et privés fréquentés par les Québécois.

Pour des solutions durables

Ces aménagements maison qu’on voit apparaître au Québec sont bien trop souvent guidés par une pensée à court terme. Le risque est que les équipements achetés à la hâte finiront sans doute aux poubelles dans trois mois, alors que les gestionnaires clairvoyants avec qui les designers font affaire souhaitent des solutions durables, qui pourront être utilisées bien au-delà de la période actuelle.

Les designers lèvent la main lorsqu’on fait appel à eux. Au centre-ville de Montréal, notre équipe a conçu, fabriqué et installé en deux semaines une solution pour la gestion sécuritaire et conviviale des files d’attente pour les commerces de la rue Sainte-Catherine Ouest, à la demande de la Société de développement commercial Destination centre-ville et avec le soutien de l’arrondissement de Ville-Marie. Notre signalétique et notre mobilier urbain ont été rapidement appropriés par la clientèle, et les commerçants riverains sont ravis par cette solution de gestion.

J’ose espérer, comme tous mes collègues designers, que la crise sera l’occasion de démontrer à quel point notre travail est essentiel au bien-être de la population. Non seulement aujourd’hui. Mais aussi pour les grands projets de société en cours de planification par les acteurs publics : nouveaux grands parcs, revitalisation des villes, projets de transports en commun, maisons des aînés, écoles, équipements sportifs et culturels, etc. Plus que jamais, il faut inscrire le design dans nos réflexions en amont, pour bâtir ces espaces que nous souhaitons plus résilients aux pandémies et aux changements climatiques et surtout : plus bienveillants et créateurs de lien social.