Les fausses nouvelles et les théories du complot existaient bien avant cette pandémie et avant l’invention de l’internet, mais ces derniers mois, nous avons assisté à leur prolifération sans précédent.

Lilian Negura Lilian Negura
Professeur, faculté des sciences sociales, Université d’Ottawa

Parmi les croyances qui circulent, on peut citer le fait que le virus a été inventé en laboratoire, que les gens attraperont le virus à partir de tests infectés, que le vaccin contre la COVID-19 (qui n’existe pas encore !) sera administré de force à toute la population, et que grâce à lui, les gens recevront une puce, des antennes 5G infectant la population avec la COVID-19.

« L’autre » et le succès des théories du complot

Les théories du complot connaissent un grand succès grâce au large accès qu’offre l’internet à de nombreuses sources d’information. Mais ce n’est pas la seule explication. Dans les périodes d’incertitude et de danger comme c’est le cas des pandémies, les gens sont plus disposés à accepter les théories du complot. À ces moments, les gens sont réceptifs à toute information qui atténue leur sentiment de confusion et qui canalise leurs frustrations et leur colère vers d’autres groupes.

Par conséquent, les théories du complot visent des personnes ou des groupes qui constituent l’« altérité » par excellence : des personnes très riches (Rockefeller, Soros, Bill Gates, etc.) ou, à l’inverse, des membres de groupes minoritaires. Les théories du complot prétendent « prouver » et montrer exactement qui est à blâmer pour une situation incertaine et dangereuse. Ces théories « argumentent » avec des demi-vérités, avec des réalités qui sont souvent accessibles à beaucoup de gens, mais utilisent ensuite des procédures logiques erronées et tirent des conclusions absolument fausses qui permettent aux gens de sentir qu’ils ont retrouvé des certitudes, récupéré leurs repères et un sentiment de confiance en soi. De cette façon, les gens commencent à « comprendre » à nouveau ce qui leur arrive ; leur monde devient clair et contrôlable, car ils « savent » ce qui se passe et ce qui doit être fait pour mettre fin à leur souffrance.

Pourquoi est-il plus facile de croire à une théorie du complot qu’à une théorie scientifique ?

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles, pour certains, ces théories sont plus crédibles. Premièrement, les théories scientifiques sont élaborées par des chercheurs dans un domaine scientifique étroit et ne sont souvent accessibles qu’à un petit groupe de spécialistes du domaine. Les théories du complot sont élaborées de telle sorte qu’elles sont facilement comprises par les gens ordinaires et qu’elles apportent des solutions claires à des problèmes très complexes.

La deuxième raison est celle de la confiance. Au cours des dernières décennies, de nombreuses personnes ont perdu confiance dans les élites, y compris les élites scientifiques. Les gens sont plus tentés de croire à la conspiration des élites et aux théories qui en découlent.

Le danger de ce phénomène

Jusqu’à présent, l’accent a été mis sur la sensibilisation des gens à la différence entre une source crédible et une source douteuse. Cela a cependant comme conséquence une infantilisation des gens. En réalité, les gens savent très bien quand leur source n’est pas scientifique, mais cela ne les dissuade pas nécessairement.

Par contre, plus les gens se sentent trahis, discriminés, humiliés ou rabaissés dans une société, plus ils sont susceptibles de se méfier des institutions de cette société et des informations provenant de ces institutions, et plus ils sont susceptibles de croire les théories et les informations qui proviennent d’autres sources.

Le danger est que ce phénomène crée un effet de spirale, car ces théories affaiblissent généralement les institutions, ce qui crée encore plus d’incertitudes qui renforcent encore la crédibilité des théories du complot.

Les théories du complot se répandent plus facilement dans les sociétés divisées

Il est vrai que ces théories sont populaires non seulement à certaines époques, mais aussi dans certaines sociétés. Par exemple, il a été observé que dans les sociétés instables et inégalitaires, où la confiance dans les institutions est faible, on a davantage tendance à faire circuler de fausses théories sur toutes sortes de complots. On observe cette réalité aux États-Unis, par exemple. Plus une société est fragmentée et divisée, et moins les gens se sentent en sécurité, plus elle devient fragile. Cette incertitude crée un sentiment de malaise cognitif, une tension qui est relativement facilement atténuée par les théories qui répondent clairement aux questions auxquelles les gens s’intéressent.

Comment et qui doit les combattre

Compte tenu de la liberté de la presse et de l’internet, il n’est pas possible d’éliminer totalement les théories du complot. Toutefois, ces théories peuvent être atténuées, à long terme, en renforçant l’autorité des institutions et de la société civile, en réduisant les inégalités et l’injustice, en éliminant la pauvreté, en impliquant les gens, indépendamment de leur statut et de leur influence dans la société, dans les décisions, en les écoutant et, à court terme, en sensibilisant le public à une information de bonne qualité. Cependant, les théories du complot ont toujours existé et continueront d’exister dans toutes les sociétés.