Avec la pandémie, la question de la pénurie d’enseignants est largement passée sous le radar. Cependant, tous les observateurs s’attendent à ce qu’elle rebondisse avec force au cours de l’été. Si elle n’a rien à voir avec la crise de la COVID-19, celle-ci risque sans doute de l’exacerber.

Maurice Tardif Maurice Tardif
Professeur titulaire, Centre de recherche sur la formation et la profession enseignante, Université de Montréal

Malheureusement, un peu à l’image du coronavirus, cette pénurie s’avance sous une nuée d’incertitudes. Il y a environ 110 000 enseignants au Québec : combien en manque-t-il et où ? Les chiffres qui circulent oscillent de quelques centaines à plusieurs milliers d’enseignants. La pénurie frappe-t-elle certaines régions ou tout le Québec ? Touche-t-elle l’enseignement de certaines matières ou toutes les matières ? Va-t-elle durer quelques années, une décennie, davantage ? On l’ignore.

La solution de l’heure : former plus rapidement des enseignants

Cette ignorance, qui concerne une profession au cœur de notre société et de son renouvellement, devrait nous prémunir collectivement contre les solutions magiques. Or, c’est exactement le contraire qui se passe ! Qui plus est, tout le monde semble avoir la même solution : former plus rapidement un plus grand nombre d’enseignants. Par exemple, à côté de l’actuel baccalauréat de quatre ans, il faudrait, selon certains, multiplier des formations courtes de deuxième cycle, voire de premier cycle ou offrir des certificats encore plus courts. D’autres préconisent une formation en cours d’emploi étalée sur plusieurs années : de cette façon, les nouveaux enseignants pourront apprendre leur métier sur le dos de leurs élèves, et tant pis pour ces derniers. D’autres rêvent de recruter des enseignants en Europe francophone, ignorant qu’une pénurie y sévit également.

Une profession qui se vide par les deux bouts

Au Québec, l’enseignement est une profession qui se vide par les deux bouts : elle se vide avant et après la formation. Selon les données du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES), entre 1996 et 2018, le nombre de jeunes universitaires inscrits dans la formation à l’enseignement secondaire a chuté de 40 %. La chute est de 15 % au primaire. Or, si la formation à l’enseignement n’attire plus, ce n’est pas à cause de sa longueur, mais à cause de la faible attractivité de la profession enseignante.

Qui veut aujourd’hui s’instruire pendant 17 ans, dont quatre ans à l’université, pour aboutir dans une profession avec un taux de précarité de 40 %, avec des salaires ridicules pour les débutants et une charge de travail sans cesse extensible, tout en travaillant dans des établissements vétustes avec des populations scolaires en grande difficulté dans une majorité d’écoles publiques ?

Pendant des décennies, les autorités scolaires s’en remettaient à la « vocation » des femmes enseignantes, qui, croyaient-elles, pouvaient tout supporter pour l’amour des enfants. Ce temps est fini et c’est tant mieux.

Mais la profession se vide aussi après la formation. La seule étude sérieuse sur cette question a été réalisée en 2014 par une statisticienne du ministère de l’Éducation. Elle nous apprend que le taux de dérochage des nouveaux enseignants frise le 50 % durant les cinq premières années de pratique. Ce taux semble surréaliste, mais il recoupe ceux qu’on retrouve dans la plupart des États américains (de 30 % à 50 %) et certaines provinces canadiennes (40 % en Alberta). Au Québec, cette hémorragie se poursuit aussi chez les enseignants expérimentés. Selon la Direction de l’accès à l’information, 8000 enseignants permanents ne travaillaient pas à temps complet ou ne travaillaient plus en 2018. La même source indique qu’environ 5000 enseignants ont aussi démissionné ces 10 dernières années. Bref, l’enseignement est une profession qui décourage ses membres, nouveaux comme anciens : elle les fait fuir avant et après la formation.

La durée de la formation n’est pas à l’origine de la pénurie : elle ne peut donc pas être sa solution. Que sait-on à propos de la durée des formations professionnelles à l’université ? À peu près toutes ces formations se sont allongées depuis 40 ans, ce qui n’empêche pas la majorité d’entre elles de faire le plein et même de refuser des candidats. Une formation, peu importe sa durée, si elle débouche sur une profession attractive offrant de bonnes conditions de travail, va toujours attirer une pléthore de candidats qui vont se concurrencer pour y entrer.

Les solutions sont connues : il faut le courage politique de les mettre en œuvre

Certes, l’actuelle formation à l’enseignement remonte à 25 ans : il est temps d’en faire un bilan critique et d’explorer de nouvelles avenues. Cependant, si les jeunes universitaires choisissent de moins en moins l’enseignement et s’ils le quittent de plus en plus, modifier la formation n’y changera rien. Que faire, alors ? Les solutions et les promesses sont connues, mais jamais mises en œuvre de manière rigoureuse : augmenter la rémunération des nouveaux enseignants, mieux les soutenir en début de carrière, en finir avec la précarité endémique, accroître l’autonomie des enseignants et rééquilibrer leur charge de travail, réduire la bureaucratie, diversifier les carrières enseignantes et mieux récompenser les enseignants méritants, revoir la composition des classes, etc.

Dans les pays où l’école publique et les enseignants sont valorisés, personne ne parle de réduire la durée de la formation. C’est plutôt le contraire ! Dans toutes les sociétés développées, la formation s’allonge vers le deuxième cycle, afin de préparer les futurs enseignants à un travail de plus en complexe et soumis à des attentes sociales de plus en plus élevées.