Au Canada, l’industrie aérospatiale a toujours été au centre des politiques économiques de nos deux paliers de gouvernements. Peu importe leur allégeance politique, les gouvernements ont, depuis plus de 80 ans, priorisé ce secteur par des investissements et par la mise en place de mesures stratégiques. Ils ont fait du Canada un chef de file de l’aérospatiale, jouissant d’une réputation d’envergure mondiale.

Jean Charest Jean Charest
Associé chez McCarthy Tétrault, premier ministre du Québec de 2003 à 2012

L’aérospatiale a permis aux gouvernements de rapprocher les régions de notre vaste pays. Elle a été un vecteur important de nos échanges commerciaux. Elle a aussi permis de sécuriser nos frontières et d’améliorer notre qualité de vie, grâce à la création d’emplois hautement spécialisés et surtout très bien rémunérés. Voilà l’héritage du secteur de l’aérospatiale qui est actuellement à risque.

L’industrie aérospatiale canadienne était déjà en recul avant que nous ressentions le choc de la crise actuelle. Sur ce sujet, nous avons sonné l’alarme il y a maintenant plus d’un an. L’Association des industries aérospatiales du Canada (AIAC) a publié le rapport Vision 2025 en juin 2019. Ce document comprend les recommandations issues d’une vaste consultation nationale menée auprès des joueurs clés de l’industrie, visant à stopper le recul du Canada dans ce secteur névralgique de notre économie. Depuis, le gouvernement fédéral a pris peu de mesures pour pallier cette situation. La perte de vitesse dans l’industrie est maintenant réelle, et elle a été accélérée par le choc sans précédent de l’actuelle crise.

Alors que les pays concurrents ont déjà mis en œuvre des plans de redressement sectoriels, le gouvernement canadien est demeuré inactif. Le Canada est passé du cinquième rang à l’échelle internationale au septième. Les experts internationaux estiment que notre classement continuera de se dégrader si aucune action n’est prise1, entraînant des pertes d’emplois et une baisse du produit intérieur brut (PIB).

L’inaction du gouvernement fédéral aura des conséquences immédiates et réelles sur l’industrie.

Une récente enquête révèle que plus de 95 % des sociétés membres de l’AIAC fonctionnent à une fraction de leur pleine capacité ou ont carrément interrompu leurs activités. Plus de la moitié (60 %) ont mis à pied des travailleurs et 76 % prévoient le faire au cours des six prochains mois. Dans l’ensemble, les membres de l’AIAC prévoient une baisse de leur chiffre d’affaire de l’ordre de 40 % en 2020. Les pertes se feront dans toutes les régions du Canada, au sein des très petites entreprises comme des plus grandes, exerçant leurs activités dans les trois grands secteurs suivants : l’exploration spatiale, l’aérospatiale et la défense.

Confrontés à des défis du même ordre, d’autres pays ont positionné l’aérospatiale au cœur de leur plan de relance économique. Récemment, la France a annoncé un investissement de près de 26 milliards de dollars pour soutenir son industrie aéronautique. Bruno Le Maire, ministre français de l’Économie, a déclaré que la France ne restera pas sans rien faire alors que disparaissent des centaines de milliers d’emplois et de compétences. « Nous n’avons pas vocation à être les idiots du village planétaire qui laisseraient détruire des… emplois, des compétences », a-t-il dit. Partout dans le monde, les pays concurrents passent à l’action : des sociétés aériennes aux États-Unis bénéficient d’investissements publics d’une valeur de 50 milliards de dollars ; Hong Kong investit 5,2 milliards de dollars ; des investissements publics similaires sont faits partout en Europe, dont 9,8 milliards de dollars en Allemagne.

Le Canada doit sortir de sa torpeur

Ne vous méprenez pas : la concurrence mondiale dans le secteur de l’aérospatiale est redoutable. Sans mesures concrètes, les emplois et l’activité économique du secteur seront perdus pour toujours. En ce moment même, des entreprises canadiennes sont activement sollicitées pour fermer boutique au Canada et s’installer ailleurs. Si on ne se réveille pas, l’apport annuel de 25 milliards de dollars au PIB assuré par cette industrie sera réduit à néant. Le Canada ne sera plus en mesure d’attirer ni de retenir une main-d’œuvre compétente et hautement qualifiée. Pour mémoire, il s’agit de 215 000 emplois bien rémunérés et spécialisés disponibles partout au pays, en particulier au Québec, et qui maintiennent en opération plus de 500 PME.

La question qui se pose aux dirigeants politiques et aux parlementaires est la suivante : voulons-nous conserver notre industrie aérospatiale au pays ? Si la réponse est oui, il est urgent pour nous d’agir.

Nous avons besoin de vision et de leadership politiques pour préserver l’avenir de notre industrie. Nous sommes d’accord avec l’étude2 de l’Institut du Québec en faveur d’une stratégie sectorielle dotée d’un plan concret ; d’un plan qui permettrait au Canada de retrouver son rang à l’internationale et qui contribuerait à la relance économique de tout le pays.

Comme les pays concurrents, le Canada doit agir maintenant. Nous devons renouveler l’engagement que nous avons pris il y a 80 ans et nous hisser à nouveau au rang de leader mondial de l’aérospatiale.

1 Global Aerospace in Post Covid-19 Scénario-Roland Berger, juin 2020.

2 Une grille d’analyse pour identifier les industries stratégiques-Le cas de l’aérospatiale, Alain Dubuc Institut du Québec, 2020 ; Agir de façon stratégique-Les politiques de soutien à l’aérospatiale, Alain Dubuc, Institut du Québec, 2020.