Pourquoi le gouvernement du Québec ne rend-il pas les masques obligatoires ? Pourquoi, comme le suggère le Dr Karl Weiss, les policiers, au lieu de donner des amendes, ne donneraient-ils pas des masques ? Pourquoi une telle hésitation, une telle danse avec les mots, de la part de nos dirigeants, dès qu’il est question des masques ?

Martine Delvaux Martine Delvaux
Auteure du Boys club

On a un problème avec les masques, au Québec. Comme on a un problème avec la notion de racisme systémique.

On encourage le lavage de mains, alors que nombre d’études et d’exemples tirés d’autres pays ont fait la démonstration de l’efficacité du masque contre la transmission des gouttelettes grippales (contrairement au lavage de mains dont l’efficacité n’a pas été prouvée). De même, on préfère parler de « discrimination systémique » plutôt que de racisme systémique alors que les preuves sont faites que sans racisme (et sans sexisme, sans capacitisme, sans âgisme…), il n’y aurait pas de discrimination. Que sans la présence d’un système qui a intégré l’inégalité entre les personnes blanches et les personnes racisées, il n’y aurait pas de discrimination. La discrimination, c’est un passage à l’acte : c’est l’actualisation d’un préjugé, d’un rejet, d’une haine. Et dans le cas qui nous intéresse en ce moment : d’une haine liée à la couleur de la peau.

On veut se laver les mains du racisme systémique en brandissant sa définition en tant qu’« idéologie ». Aujourd’hui, puisqu’il n’y aurait pas, ici, d’idéologues favorisant la logique raciste, il n’y aurait donc pas de racisme systémique. Devant un tel débat, une telle énergie vouée à nier l’existence de cette forme d’inégalité, bien ancrée dans nos mœurs de mille et une façons (nombre d’études l’ont démontré), je me demande ce qu’on craint de perdre ? Pourquoi on a tant de mal à admettre que le racisme systémique existe ? On, c’est-à-dire les Québécois blancs qui s’acharnent à faire la preuve que non, nous ne sommes pas racistes. Non, il n’y a pas de racisme systémique au Québec. Comme si de le répéter ad nauseam allait avoir pour effet de l’effacer.

Dans ce débat, je me demande ce que craignent de perdre ceux et celles qui refusent de reconnaître que le système dans lequel on vit n’est pas daltonien – les statistiques prouvant que tous les citoyens ne sont pas traités de la même façon, qu’ils et elles n’occupent pas la même place dans notre société suivant la couleur de leur peau.

Que manifeste un tel refus sinon le désir de continuer à porter le masque de la peau blanche, c’est-à-dire de faire comme si nous étions tous égaux, de ne pas se plaindre, de ne pas faire de bruit, et au final de se taire, de ne pas dénoncer le racisme ?

Écrire dans les journaux que le racisme systémique n’existe pas, dans le contexte actuel, est l’équivalent du geste qui consiste à refuser de porter le masque sous prétexte que la COVID-19, « c’est juste une grippe », « ça n’attaque que les vieux », ou encore « c’est un complot ».

Refuser de voir que le racisme existe, ici, au Québec, qu’il est bien ancré, c’est l’équivalent du refus d’accepter que la COVID-19 représente un réel danger. Sinon pour soi, pour tant d’autres avec qui on vit en société : personnes âgées, membres du personnel de la santé, mères ou pères de famille monoparentale, proches aidants, individus immunosupprimés ou vivant avec un handicap, et ainsi de suite.

La COVID-19 aura mis au jour les nombreuses inégalités qui déchirent le tissu social. Elle aura exacerbé les différences, dont celles qui concernent la couleur de la peau. Comment peut-on, aujourd’hui, crier haro sur la notion de racisme systémique quand nombre de préposés aux bénéficiaires sont des personnes racisées, immigrées, réfugiées, dont la vie est précaire et sur les épaules de qui repose le soin de nos aînés ? Qu’avons-nous à perdre à reconnaître la présence du racisme chez nous ? Quel danger est-ce que ça représente ? Quelle portion de notre privilège craignons-nous de céder ?

De la même façon : qu’est-ce que ça nous enlève de porter un masque dans les endroits publics fermés ? Qu’est-ce que ça cause, hormis un inconfort ? Est-ce que le prix est trop cher payé pour sauver des vies ? Est-ce qu’il s’agit là d’un aveu inconscient : sauver ma vie à tout prix, oui, mais pas celle des autres ?

Dénoncer le racisme systémique, exiger un monde égalitaire, accepter de se regarder en face, abandonner les vieux récits, et cesser d’animer les vieilles blessures… tout ça, en vérité, est sans danger. Le vrai danger est ailleurs. Il est dans la reconduction d’une façon de penser qui refuse toute forme d’humilité, toute admission de responsabilité. Elle est dans la façon de penser de personnes blanches qui se débattent comme des diables dans l’eau bénite, paniquées à l’idée non seulement de partager ce monde, mais d’accepter qu’il a et qu’il est toujours en train de changer.

Il faut travailler à retirer le masque de la peau blanche, un masque qui nous permet de nous laver les mains des inégalités. Il faut accepter de porter le masque qui protège contre la COVID-19, parce qu’il protège la population en général. Une population à l’intérieur de laquelle on trouve, aux côtés de personnes blanches qui nient le racisme systémique, des personnes racisées prêtes à risquer leur vie pour nous sauver.