Mercredi, le Canada a subi un cuisant revers diplomatique en échouant à se faire élire comme membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. C’était prévisible.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Chercheur au CERIUM de l’Université de Montréal, l’auteur a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017

Il y a trois ans, dans ces pages, j'ai signé une tribune commentant le discours du premier ministre Justin Trudeau devant les membres de l’Assemblée générale des Nations unies. Le Canada était déjà en campagne pour obtenir un siège de membre non permanent du Conseil de sécurité. Voici ce que j’écrivais : « Les États membres – donc ceux qui disposent d’un vote – attendent d’un pays qui entend rejoindre le Conseil de sécurité dans quelques années qu’il puisse dire concrètement pourquoi il est digne d’être élu. Or, Justin Trudeau ne leur a fourni aucun élément concret pour alimenter leur réflexion en faveur du Canada ». *

PHOTO BLAIR GABLE, REUTERS

François-Philippe Champagne, ministre des Affaires étrangères du Canada

Toute la campagne du gouvernement pour le Conseil de sécurité a été marquée par son incapacité à dire les choses clairement, à affirmer une identité propre pour le Canada sur la scène internationale, à s’engager dans des actions fortes et tangibles.

Une visite de la plateforme de la campagne sur le site web du ministère des Affaires étrangères frappe par son caractère en apparence ambitieux et bien-pensant, mais sans aucun détail concret. Quel contraste avec l’énoncé de politique étrangère de l’Irlande, un document de 73 pages où Dublin trace avec précision et pragmatisme son rapport au monde ! L’Irlande et la Norvège ont été élues au Conseil.

Une politique plus lisible

À Ottawa, l’heure devrait être à la réflexion. Un bilan s’impose afin de comprendre ce qui s’est passé mercredi. Il faudra, en particulier, rechercher les causes profondes de cette débâcle. Je crois que la réflexion devrait porter, entre autres, sur un meilleur cadrage de la politique étrangère afin qu’elle soit lisible par l’ensemble de la communauté internationale et sur une évaluation de notre appartenance au groupe régional Europe de l’Ouest et autres pays.

Pendant la campagne, le Canada proclamait « parler haut et fort sur la scène internationale ». Pourtant, il y a deux semaines, le gouvernement canadien s’est écrasé lorsque les Américains ont annoncé leur intention de prendre pour cible les membres du personnel de la Cour pénale internationale, dont un Canadien, si celle-ci osait toucher à un citoyen américain. Ce n’est pas sérieux.

Il faut se rendre à l’évidence. Les tensions entre les États-Unis, la Russie et la Chine ont durci les rapports entre les États et fragilisé les normes et les règles au fondement de l’ordre international actuel.

Le retour de la politique de puissance remet en cause les alliances et les certitudes héritées d’une époque glorieuse, mais révolue. Face à ce « désordre », certains préconisent de maintenir le cap et d’accentuer nos croisades morales alors que d’autres réclament un repli sur un groupe de pays aux intérêts similaires – les États-Unis, l’Australie, la France et le Royaume-Uni –, afin de mieux être en position de les défendre.

Ni l’une ni l’autre de ces postures ne conviennent à un pays qui a fait de l’ouverture au monde la base de sa richesse et de sa prospérité. En fait, les deux nous isoleraient, l’une dans une quête de pureté qui trouve de moins en moins de résonance dans le monde, l’autre dans une citadelle de nations blanches, coupée du monde qui les entoure.

Il ne s’agit donc pas de transformer du tout au tout notre politique étrangère, mais de lui donner des assises lisibles, concrètes et modestes : une diplomatie renforcée et active, une signature morale humble et réaliste, un engagement soutenu et réel pour l’environnement, la santé et le commerce, un refus de rejoindre les coalitions contre la Chine et la Russie.

L’autre chantier est la remise en cause de notre appartenance au groupe régional Europe de l’Ouest et autres pays (Australie, Canada, Israël, Nouvelle-Zélande) au sein de l’ONU. Avec le groupe Europe orientale, les Européens sont représentés par 47 pays à l’Assemblée générale.

Or, depuis la fin de la rivalité Est-Ouest, la distinction entre les deux groupes s’est effacée. Les États de cette grande Europe présentent toutes les caractéristiques d’une forte homogénéité culturelle, diplomatique et politique. Au sein de cet ensemble, le Canada n’a pas d’amis naturels, ce que ses deux concurrents, la Norvège et l’Irlande, avaient, à l’évidence. Les Européens sont de plus en plus agressifs dans leur volonté de siéger au Conseil de sécurité, ce qui désavantage les quatre pays non européens.

Il est temps de rompre avec cette étrange affiliation qui ne sert plus nos intérêts et de demander notre adhésion au groupe régional Amérique latine/Caraïbes. Après tout, le Canada est membre de l’Organisation des États américains depuis plus de 20 ans. La politique étrangère est aussi fonction de la géographie.

De ces réflexions pourrait surgir un nouveau rapport au monde susceptible de confirmer notre véritable retour sur la scène internationale.

* Lisez « L'ONU a-t-elle besoin du Canada »