Depuis quelques semaines déjà, le Québec est passé en mode déconfinement. Après pratiquement huit semaines de fermeture, les commerces et autres services ouvrent petit à petit leurs portes. Tranquillement, la vie semble vouloir reprendre son cours « normal ». Vraiment ? Pour le consommateur, rien n’est moins sûr. Quand on s’attarde aux prix des biens et services, on se rend vite compte qu’on est loin d’une situation normale.

Émilie Laurin-Dansereau Émilie Laurin-Dansereau
conseillère budgétaire à l'ACEF du Nord de Montréal

En effet, chaque jour, un nouveau secteur d’activité nous annonce une hausse de prix. De nombreux professionnels et commerçants affirment devoir hausser leurs prix afin de couvrir les frais liés aux mesures sanitaires. En tant que conseillères budgétaires travaillant dans des organismes communautaires présents aux quatre coins du Québec, un secteur nous inquiète particulièrement : celui de l’alimentation.

À l’heure actuelle, au Canada, le taux d’inflation alimentaire est quatre fois plus élevé que le taux d’inflation général. Des experts du domaine de l’agroalimentaire estiment que les prix vont augmenter encore pour les deux ou trois prochaines années. Et puis, avez-vous remarqué ? Fini les rabais, fini les promotions. Tout est au gros prix.

Déjà, avant la pandémie, bien des gens payaient leur épicerie avec leurs cartes de crédit, faute de revenus suffisants.

Et ça, c’est quand ils avaient suffisamment d’argent pour aller à l’épicerie. Avec la crise, les banques alimentaires sont plus sollicitées que jamais. C’est maintenant 800 000 personnes partout au Québec qui sont forcées d’avoir recours à une aide alimentaire d’urgence, chaque semaine. Autrement dit, une personne sur dix actuellement n’a pas les revenus suffisants pour s’acheter à manger. L’augmentation des prix des aliments sera catastrophique, donc, pour la grande partie de la population.

Nous sommes inquiètes. Manger, c’est un besoin essentiel. Contrairement à une coupe de cheveux ou au toilettage d’un chien, ce n’est pas une dépense qu’on peut reporter. Nous nous sentons impuissantes. Les gens nous appellent et nous n’avons plus de solutions à leur proposer. Les travailleurs sociaux des différents CIUSSS et CISSS nous réfèrent des personnes qui sont dans des situations financières sans issue. Les gens qui ont demandé la prestation canadienne d’urgence (PCU) au début de la crise ont reçu leur dernier chèque le 8 juin. Rien n’est prévu pour la suite. Qu’adviendra-t-il de toutes ces personnes toujours sans emploi ? Comment se nourriront-elles ?

Nous sommes indignées. Les coûts supplémentaires des mesures sanitaires ne devraient pas être refilés aux consommateurs, qui, eux, ne voient pas leurs revenus augmenter.

La reprise ne doit pas se faire sur le dos des consommateurs. Les gouvernements doivent y réfléchir.

Au début de la crise, François Legault assurait, lors d’une de ses conférences de presse quotidiennes, que personne ne souffrirait de la faim au Québec. Il demandait aux Québécois qui en avaient besoin de ne pas hésiter à utiliser les services des banques alimentaires. S’il est vrai qu’il n’y a pas de gêne à faire appel aux services de ces organismes, comme le disait le premier ministre, on peut se demander si c’est vraiment la meilleure solution pour assurer la sécurité alimentaire de tout un chacun. Une population qui se nourrit dans les banques alimentaires, est-ce vraiment ça, le Québec qu’on veut ?