Selon les plus récentes prévisions de l’Association internationale du transport aérien (IATA), il faudrait attendre jusqu’en 2023 avant de retrouver les niveaux de revenus des passagers aériens observés en 2019. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre qu’Air Canada prévoit licencier environ 20 000 personnes, soit près de la moitié de ses employés, dès le début du mois de juin. Mais quelles sont les perspectives du marché des voyageurs aériens au cours des prochains mois ?

Jacques Roy Jacques Roy
Ph. D., professeur en gestion des transports au département de gestion des opérations et de la logistique et directeur du Carrefour logistique à HEC Montréal

Pour tenter de répondre à cette question, il convient d’examiner les deux principaux segments de marché : 1) les voyageurs d’affaires et 2) les touristes et voyageurs d’agrément. Même s’ils ne représentent qu’une minorité des passagers, les voyageurs d’affaires génèrent bien souvent une part substantielle des revenus des compagnies aériennes, car ils sont davantage disposés à payer pour la classe affaires ou pour des billets d’avion plus chers, mais offrant plus de flexibilité comme la possibilité d’annuler sa réservation sans pénalité. Or comment réagiront-ils à court et moyen terme ?

Au-delà des mesures sanitaires et de prévention (désinfection, tests, masques, etc.) qui seront nécessaires pour rassurer tous les passagers, les voyageurs d’affaires pourraient rechercher des substituts aux déplacements par avion, un peu comme ils l’ont fait au lendemain des attentats terroristes du 11 septembre 2001. Pour les trajets de plus courte distance, ceux-ci pourraient être tentés d’utiliser l’automobile personnelle afin d’éviter tout contact avec des étrangers. Ils pourraient aussi préférer remplacer – ou même être incités à le faire – certains déplacements par avion par des réunions à distance en utilisant la vidéoconférence grâce à des applications comme Skype, Zoom, Teams, etc. D’ailleurs, plusieurs gens d’affaires ont eu l’occasion d’expérimenter le travail à domicile à l’aide de tels outils durant la période de confinement.

De plus, en pleine récession économique, plusieurs employeurs chercheront à réduire les dépenses de voyage jugées non essentielles.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Une étude publiée en 1998 rapportait que près de la moitié des réunions par vidéoconférence remplaçaient un voyage par avion et que cette technologie pourrait remplacer près de 9 % des déplacements par avion à l’aube du XXIsiècle (1). On constate cependant que cette prévision ne s’est pas réalisée, car les économies réalisées grâce à la vidéoconférence ont vraisemblablement servi à permettre d’autres types de déplacements par avion. Est-ce qu’il en sera de même cette fois-ci ?

Pour les voyageurs d’affaires mieux nantis et ceux qui peuvent se le permettre, le substitut privilégié pourrait être le recours aux avions privés ou nolisés, seuls ou en petits groupes. En fait, le marché des jets d’affaires, celui que dessert notamment Bombardier, a connu un bel essor au lendemain du 11 Septembre, car il permettait à ses usagers d’éviter les mesures contraignantes de sécurité aux aéroports commerciaux. On peut concevoir que les voyageurs mieux nantis auront davantage recours à ce mode de transport comme dans le cas des joueurs de golf professionnels qui se rendront à leur prochain tournoi à bord d’avions nolisés. En plus d’assurer un environnement sanitaire contrôlé et beaucoup de flexibilité, ce type de service peut s’avérer une solution relativement abordable selon les circonstances (nombre de passagers, type d’avion, etc.).

Quant aux voyageurs d’agrément, ils ne sont pas obligés de se déplacer et peuvent opter pour des destinations accessibles par d’autres moyens de transport, notamment l’automobile.

Pour les inciter à voyager, il faudra que toute la chaîne de transport soit sécurisée et aseptisée : contrôles, masques et tests avant l’embarquement, à bord des avions, à destination. Il faudra qu’ils aient l’assurance de pouvoir modifier leurs réservations sans frais (ce que certains transporteurs offrent déjà), d’être remboursés par leur compagnie d’assurances en cas de besoin et de pouvoir retourner dans leur pays d’origine en cas d’urgence. Malgré tout, les personnes plus âgées, dont on parle beaucoup et qui sont plus vulnérables à la COVID-19, pourraient être tentées de reporter à plus tard les voyages qu’elles avaient prévu de faire en Europe, en Asie ou ailleurs dans le monde. Ce segment, qui inclut les baby-boomers, est important pour les compagnies aériennes.

Cependant, une étude récente réalisée en Chine indique que les plus jeunes, notamment ceux de moins de 30 ans, sont davantage portés à prendre l’avion (2). Ces déplacements se font néanmoins essentiellement à l’intérieur de la Chine. On peut supposer qu’il en sera ainsi chez nous, car les plus jeunes ont été beaucoup moins affectés par la COVID-19 et pourraient donc se sentir moins à risque lors de futurs voyages en avion. Par ailleurs, on sait que le revenu disponible est un des principaux facteurs influençant la demande pour les voyages par avion. Or, dans la situation économique actuelle, ces voyages sont une dépense non essentielle pour ceux qui ont perdu leur emploi ou connaissent une perte importante de revenus. Pour le bien-être physique et économique de tous, espérons qu’un vaccin viendra mettre un terme à cette pandémie.

1– « The Impact of New Business Practices and Information Technologies on Business Air Travel Demand », Roy, J., et P. Filiatrault, Journal of Air Transport Management, Vol. 4, no 2, April 1998, p. 77-86.

2– « The way back: What the world can learn from China’s travel restart after COVID-19 », McKinsey & Company, article en ligne, 11 mai 2020