Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les architectes du nouvel ordre occidental ont eu pour objectif de fonder des institutions qui reflétaient leurs intérêts communs. Ils y trouvaient une cohérence et un liant politique, économique et militaire face au camp communiste. Avec l’effondrement de l’adversaire, il semble maintenant en voie de se déliter, miné de l’intérieur par ses membres aux intérêts de plus en plus divergents. L’OTAN et le G7 en font aujourd’hui les frais.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Chercheur au CÉRIUM de l’Université de Montréal, l’auteur a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017*

Le premier coup a été tiré contre l’OTAN. Il est venu de Donald Trump et, de façon plus intelligente, d’Emmanuel Macron. Le président américain avait l’Alliance atlantique dans son viseur avant même son élection, mais ses colères envers l’OTAN portaient essentiellement sur les dépenses de défense des alliés et, par extension, l’achat d’armes américaines. Les alliés sont en partie rentrés dans le rang, et Trump s’est depuis calmé en attendant sa prochaine saute d’humeur.

PHOTO TOM BRENNER, REUTERS

Le président des États-Unis, Donald Trump

Le président français, lui, est allé au fond des choses. En diagnostiquant la « mort cérébrale » de l’OTAN, il a mis le doigt sur la tache originelle de l’Alliance : sa dépendance militaire, politique et commerciale envers les États-Unis qui l’empêche aujourd’hui de repenser son utilité à un moment où les relations internationales sont en pleine reconfiguration. La France, a dit Macron, n’a « pas signé pour ça », estimant qu’il fallait « clarifier maintenant quelles sont les finalités stratégiques de l’OTAN » tout en appelant au « réveil » des Européens.

Car les Européens, particulièrement ceux d’Europe de l’Est, sont tétanisés à l’idée de revoir le mandat de l’OTAN afin de créer un pilier européen dont certains craignent qu’il ne devienne à terme indépendant. Ils redoutent, par-dessus tout, la perte du parapluie protecteur des États-Unis. Qu’ils se rassurent : pour l’instant, l’administration Trump tient toujours à son bras armé en Europe, dans lequel elle continue d’investir.

Est-il possible de dissiper ces tensions transatlantiques ? Le secrétaire général de l’Alliance le croit. Il a eu l’idée de créer il y a quelques semaines un groupe de « réflexion » sur l’orientation future de l’OTAN. Malheureusement, il est composé de personnalités dont une majorité est à ce point alignée sur les positions américaines qu’on se demande pourquoi le secrétariat de l’Alliance ne rédige pas lui-même les propositions qu’il attend de ce groupe.

On aura droit à un beau rapport où on retrouvera tous les poncifs habituels sur le renforcement du « dialogue » et de la « consultation » entre les membres et sur l’indispensable nécessité de l’Alliance et du lien avec les États-Unis. Macron risque d’être déçu.

Si l’Alliance atlantique peut encore jouer un rôle dans la sécurité du bloc occidental, il semble bien que le G7 vive ses derniers jours. Ce regroupement informel créé il y a plus de quarante ans a connu ses beaux jours lorsqu’il représentait les plus grandes économies du monde. Avec la création du G20 économique en 1999 et politique en 2008, le premier des « G » apparaît de plus en plus comme une instance déconnectée des réalités actuelles et comme un club de « dirigeants blancs » en plein déclin.

Là encore, Donald Trump veut ébranler les colonnes du temple, mais de la plus mauvaise façon. Samedi, entre deux tweets haineux contre ses adversaires politiques, il a annoncé le report à l’automne du sommet du G7 qui devait se tenir à Washington ce mois-ci.

Du même coup, il n’a pas hésité à remettre en cause l’existence du groupe. « Je n’ai pas le sentiment que le G7 représente correctement ce qui se passe dans le monde. C’est un groupe de pays très dépassé », a-t-il dit à des journalistes, ajoutant qu’il aimerait inviter la Russie, la Corée du Sud, l’Australie et l’Inde à se joindre à un sommet élargi à l’automne, tout en excluant la Chine.

Si le constat sur le G7 est juste, la proposition d’élargissement étonne. En effet, sur quelles bases les pays en question ont-ils été sélectionnés : leur poids économique, leur influence géopolitique, leur puissance militaire, leur respect des droits de la personne ? À ce compte, pourquoi inviter la Russie et exclure la Turquie ? L’Australie, mais pas le Brésil et le Mexique ? S’il voit le jour, ce G7 élargi ressemblera à un G20 resserré.

Et pour quelle utilité ? Dans sa forme actuelle, six de ses membres sont en conflit direct avec les États-Unis sur le multilatéralisme, l’accord nucléaire iranien, le conflit israélo-palestinien, les accords de désarmement, la gouvernance mondiale, les guerres commerciales. Et comme si cela n’était pas suffisant, le président américain veut créer une autre pomme de discorde en transformant le nouveau G7 en coalition antichinoise. On voit mal les autres membres « signer pour ça ». La meilleure option serait encore de dissoudre le G7.

L’ordre occidental est ébranlé et ses institutions ont besoin d’une sérieuse remise à plat. Ainsi, on ne verrait pas pourquoi la transformation de l’OTAN et la disparition du G7 afin de donner plus d’importance au G20 devraient être vécues comme un drame pour l’Occident. Ce serait plutôt l’occasion de cesser de s’accrocher à l’ancien monde et de commencer à en bâtir un nouveau, plus représentatif des réalités actuelles.

*L’auteur vient de publier À quoi sert le Conseil de sécurité des Nations Unies ? aux Presses de l’Université de Montréal.