Qu’ils aient lieu entre multinationales ou entités d’un même pays, les échanges s’inscrivent tous dans la même logique : ils génèrent des bénéfices pour les parties impliquées.

Michel Poitevin Michel Poitevin
Professeur titulaire, département de sciences économiques de l’Université de Montréal, chercheur au CIRANO et au CIREQ 

Luc Vallée Luc Vallée
Ex-économiste en chef de la Caisse de dépôt et placement du Québec et ex-stratège en chef de Valeurs mobilières Banque Laurentienne

Imaginons deux régions au Québec, la Montérégie et Lanaudière. En récession, les autorités de Montérégie forcent les consommateurs et les entreprises à acheter localement pour encourager les travailleurs et les commerces de la région. Ripostant, Lanaudière fait de même. La politique protectionniste en Montérégie crée des emplois locaux, mais en détruit dans Lanaudière. Dans Lanaudière, c’est l’inverse. On n’a rien gagné.

Mais on a aussi détruit de la valeur : des échanges intrarégionaux imposés ont remplacé des échanges volontaires dont les bénéfices étaient nécessairement supérieurs à ceux obtenus sous la contrainte du protectionnisme.

Les échanges sont bénéfiques lorsque les avantages à produire différents biens et services varient entre pays, régions et entre individus. L’élimination des barrières au commerce permet alors de mettre à profit ces « avantages comparés » distincts et de créer de la richesse par des échanges volontaires. L’inverse est aussi vrai : l’érection d’entraves au commerce nuit à la croissance et à la prospérité.

Ces mêmes avantages comparés, en passant, expliquent aussi pourquoi on visite le dentiste plutôt que de se faire des plombages maison.

Les avantages comparés incitent donc les pays, entreprises et individus à se spécialiser dans la production de biens et services pour lesquels ils ont un avantage relatif. Par exemple, le Québec se spécialise dans la production d’aluminium et l’Inde dans la production de mangues.

Cette spécialisation fait en sorte que les quantités totales d’aluminium et de mangues offertes sur les marchés augmentent et leur prix diminue.

Ainsi, moins on impose d’entraves aux échanges, plus ceux-ci sont bénéfiques, car la valeur créée par la spécialisation augmente avec le nombre d’occasions d’échanges volontaires qui s’offrent aux participants.

Il faut se le dire, le libre-échange, tout comme l’innovation, engendre une réallocation des ressources qui fait inévitablement des gagnants et des perdants. Des politiques publiques adéquates doivent être adoptées pour pallier ces problèmes. Toutefois l’inefficacité des politiques actuelles ne devrait pas être une excuse pour renoncer aux bénéfices du libre-échange ni pour en faire le bouc émissaire de nos déboires.

Même dans une économie fermée, chaque entreprise vit déjà dans un système complexe d’échanges qui s’est bâti ouvertement et librement au cours des années. De plus, grâce à l’innovation, ce système se réorganise constamment pour favoriser des gains de productivité. Il est vrai que les charretiers ont perdu leur emploi après l’invention de l’automobile. Toutefois, l’efficacité améliorée et permanente des transports est responsable de gains de productivité importants.

De nouveaux canaux d’échanges

Cette réallocation constante des ressources, dans des marchés libres d’entraves au commerce, crée de nouveaux canaux d’échanges, permet à de nouveaux secteurs économiques de se développer et mène à une plus grande prospérité.

Cet enrichissement collectif permet alors à l’État et au secteur privé de fournir des services améliorés à la population. C’est pourquoi nos systèmes de santé publique et de distribution alimentaire privée sont en meilleure posture pour répondre aux besoins de la population pendant la pandémie actuelle que ceux de plusieurs pays qui n’ont ni marchés libres ni les institutions nécessaires au développement des affaires et du commerce.

C’est une chose de prendre conscience de nos vulnérabilités et angles morts afin de mieux gérer nos risques. Mais c’en est une autre d’instaurer des politiques protectionnistes et de tuer la poule aux œufs d’or.

On se plaint aujourd’hui des ratés de notre système de santé. Avec plus de contraintes au commerce et moins de richesse, on s’en plaindrait sans doute davantage.

Les entraves au commerce international, national et régional, toujours érigées au nom de la prospérité, nuisent à notre bien-être. Le commerce interprovincial canadien en est d’ailleurs encore truffé : la bière, par exemple, ne peut circuler librement entre les provinces. Au Québec, des règles empêchent des travailleurs de la construction de travailler à l’extérieur de leur région. Des contraintes importantes aux échanges existent donc toujours aujourd’hui et sont même en croissance depuis quelques années partout sur la planète.

On sait aujourd’hui que si Wilfrid Laurier avait restreint l’achat de voitures au Canada, il y a plus d’un siècle, pour sauver les emplois des charretiers ou parce que ces voitures étaient fabriquées à l’étranger, nous aurions été perdants. La tentation actuelle de faire prendre aux politiques publiques un tel virage protectionniste s’inscrit dans cette logique boiteuse. Il faut y résister.

Depuis 1945, le libre-échange a extirpé des milliards d’individus de l’extrême pauvreté. Par ailleurs, le protectionnisme est largement reconnu comme le catalyseur ayant transformé la débâcle boursière de 1929 en Grande Dépression. Celle-ci allait durer 10 ans et être suivie d’une guerre mondiale, déclenchée en raison de la misère économique de la population et d’un populisme à la recherche de boucs émissaires ; une sérieuse mise en garde s’il en est une.