Dans les trois dernières semaines, constatant les premiers impacts des mesures de confinement et de redressement, divers spécialistes, instituts de recherche et regroupements communautaires ont dénoncé de nombreuses problématiques affectant essentiellement les femmes ou différentiellement ces dernières.

Shanie Roy  Shanie Roy 
Juriste* 

Ces nouvelles atteintes aux droits des femmes dévoilent les multiples intersections entre les sphères du travail et de la vie domestique ou conjugale. Examinons maintenant plusieurs de ces récentes entraves à l’égalité en prenant en compte l’indissociabilité pour les femmes de ces deux sphères, à comparer avec les hommes.

Deux fois plus touchées par les pertes d’emplois, mais à la fois les plus surexploitées dans de multiples secteurs pourtant dits essentiels. Nouvelles héroïnes de cette pandémie, au foyer comme en milieu hospitalier, tout en étant davantage les cibles de violences masculines exacerbées. Les femmes sont les premières et principales victimes des réductions d’heures, des licenciements, des congédiements discriminatoires, des réorganisations d’effectif, des restructurations…

Plus exposées aux risques du travail et moins bien protégées en emploi, beaucoup d’entre elles sont maintenant, au mieux, des martyres négligées, au pire, des victimes silencieuses d’un krach sanitaire et financier.

Et les conséquences de ce chamboulement de l’emploi se font surtout ressentir chez les jeunes femmes, selon Statistique Canada. Justement là où les taux de violence conjugale et d’homicide sont habituellement plus élevés. D’ailleurs, il y a récemment une hausse marquée des demandes d’aide à SOS Violence conjugale par voie électronique, ce qui suggère une augmentation des contacts de soutien avec des femmes plus jeunes.

Néanmoins, celles-ci ne semblent pas se transformer en demande d’hébergement puisque les maisons pour femmes, quant à elles, ne reçoivent pas plus de femmes dans leurs installations. Mais alors, qu’est-ce qui peut faire en sorte qu’elles ne quittent pas leurs conjoints présentement, surtout avec l’appui supplémentaire de 40 millions de dollars aux maisons d’hébergement par le fédéral et de 2,5 millions par le provincial ?

Est-ce parce qu’il est devenu extrêmement difficile pour elles de se projeter concrètement vers un autre futur avec de telles politiques de sécurités sociales fondées sur le court terme et reposant toujours sur leur travail dévalorisé ? Est-ce parce qu’elles craignent d’être délaissées, comme en 2008 lors des efforts de relance économique ? Sinon, à cause de l’absence d’une réponse coordonnée entre les différents acteurs gouvernementaux et municipaux, malgré l’expertise des organismes communautaires spécialisés alarmés par la situation ? Ou bien, en raison du cafouillage entourant une publicité gouvernementale québécoise visant précisément à informer les victimes de violence conjugale des ressources offertes pendant la pandémie ?

Outre la difficulté d’être renfermées avec un conjoint dominant, les femmes qui ont normalement moins accès aux mesures de remplacement du revenu se trouvent d’autant plus en situation de dépendance financière dans les circonstances économiques actuelles.

De plus, les femmes se trouvant confinées avec leurs conjoints, surtout si elles sont jeunes et précaires, peuvent difficilement effectuer des démarches pour quitter une relation néfaste ou violente. En effet, rien n’a été prévu directement pour elles. Et il n’y a pas d’accès inconditionnel aux nouveaux programmes d’aide prévu pour les femmes victimes de violences.

Prévention et obligation

Enfin, nous comprenons mieux dorénavant que le travail salarié est un important facteur de protection pour les victimes de violences conjugales, car elles peuvent ainsi avoir une vie « à l’extérieur » et accéder à diverses formes de soutien. Il représente en fait une échappatoire de prédilection pour de nombreuses femmes malmenées à la maison qui s’y sentent captives. Par ailleurs, les employeurs demandant aux femmes de faire du télétravail ont encore une obligation de prévention à leur égard. Et cette responsabilité d’assurer la santé et la sécurité du travail s’étend aux risques de violences conjugales.

Ainsi, les employeurs devraient immédiatement adopter des mesures de prévention et d’intervention à l’égard des travailleuses victimes de violences conjugales.

Pour ajouter, nous faisons aussi face à une crise du logement abordable complexifiant les scénarios de sortie des femmes en situation conjugale nocive. Puisqu’après un séjour dans une maison ou un appartement communautaire, ces femmes veulent souvent être certaines d’être en mesure d’assurer leur indépendance et de subvenir aux besoins de leurs enfants.

Présentement, les intervenantes féministes semblent indiquer qu’elles attendent plutôt l’après-crise. Mais à quel prix ? Car c’est de cela qu’il est question. Le prix des enfants qui vivent avec une mère préoccupée pour sa sécurité et leur projet d’avenir. Le prix d’une jeune femme qui doit quotidiennement partager son logement avec un copain qui l’agresse. Le prix de l’inégalité sexiste en emploi et des iniquités de revenus. Le prix des répercussions du Grand Confinement sur l’autonomie de milliers de femmes vulnérables et sur leurs personnes à charge. Mais, quels sont les coûts de cette crise mondiale sur les rapports entre les sexes que nous sommes prêts à assumer au Québec, une nation qui, à certaines heures, est si fière de ses valeurs d’égalité entre les hommes et les femmes ?

* SOS Violence conjugale et le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale ont collaboré à ce texte.