Des chercheurs de différents horizons des sciences sociales et humaines nous donnent la mesure, dans les prochains jours, des défis qui attendent le Québec dans un avenir rapproché. Pour ce premier texte, Damien Contandriopoulos aborde la question de la santé publique.
Un dossier spécial coordonné par Guy Laforest (ENAP) et Jean-Philippe Warren (Université Concordia), en collaboration avec La Presse+.

Damien Contandriopoulos Damien Contandriopoulos
Titulaire d’une des chaires en santé publique appliquée des IRSC de 2014 à 2019, Université de Victoria

Les choix qui ont été faits pour limiter la transmission du coronavirus ont dû être faits dans l’urgence et souvent avec très peu de données sur lesquelles s’appuyer. Malgré ces défis, l’objectif central d’aplatir la courbe semble en voit d’être atteint et, en soi, c’est un succès majeur. Mais pour la santé publique, de nouveaux défis non moins importants se dessinent à l’horizon.

Premièrement, il semble important de reconnaître que les interventions de santé publique destinées à contrôler la transmission du coronavirus ont considérablement accentué les inégalités sociales. La liste des exemples est longue et diverse. Ainsi, la réalité du confinement est très différente si on le vit dans une grande maison confortable – le confinement dans le jardin à côté de la piscine cet été ? – plutôt que dans un petit appartement sombre et surpeuplé.

Les enfants défavorisés sont ceux qui vont, quelle surprise, être les plus désavantagés par l’enseignement à distance. La violence conjugale connaît des taux de croissance presque aussi inquiétants que la pandémie. Les travailleurs qui se retrouvent à l’avant-scène sont bien souvent ceux dont les conditions d’emploi sont les plus chiches. Finalement, on observe aux États-Unis que la COVID-19 tue de préférence, comme par hasard, les plus pauvres et donc, dans le contexte américain, les Noirs.

Cette liste est loin d’être exhaustive, mais elle montre que si le coronavirus n’a pas de préférences socio-économiques, les interventions mises en place pour y faire face ont quant à elles très nettement tendance à renforcer les inégalités.

À mesures égales, fardeau inégal

Du point de vue de la santé publique, ce constat est troublant. Imposer à tout le monde exactement les mêmes mesures revient en pratique à imposer un fardeau beaucoup plus grand aux plus vulnérables. Or, depuis des décennies, la prise en compte des inégalités sociales dans toutes les interventions est une pierre angulaire de la discipline. Peut-être que le confinement et la distanciation physique sont les seuls moyens efficaces de lutte contre la COVID-19 ; mais pour ne pas perdre son âme dans cette épidémie, la santé publique va devoir trouver des moyens pour compenser les iniquités causées par les mesures qu’elle impose.

Le deuxième défi porte sur le mode d’intervention à long terme. Les autorités de santé publique du Québec appliquent actuellement à la lettre le mode d’emploi de la gestion de crise : centraliser le pouvoir et les communications, agir rapidement et avec autorité. Cette approche est la bonne pour faire face à une crise majeure de courte durée comme la plupart des catastrophes naturelles. Mais la raison pour laquelle, en temps normal, nos sociétés n’utilisent qu’avec parcimonie l’autocratisme centralisé, c’est parce que sur le moyen terme cette approche entraîne d’importantes dysfonctions.

Décisions bien intentionnées, mais absurdes sur le terrain, effets imprévus, iniquités de mise en œuvre, la liste des effets prévisibles d’une centralisation autoritaire du fonctionnement social est longue et bien documentée.

Or, la COVID-19 est là pour des mois, si ce n’est des années. Et si la santé publique peut s’appuyer sur un mode d’emploi détaillé et bien rodé de la gestion de crise, il n’existe rien sur la gestion des crises qui s’éternisent. Le choc et la peur engendrés par la pandémie ont entraîné chez une vaste portion de la population une tolérance inhabituelle pour l’autoritarisme politique. Mais, sur le moyen terme, les gens vont s’habituer à la nouvelle normalité de la pandémie et il est probable que cette tolérance s’effrite.

Pour maintenir une capacité de réponse cohérente à la menace posée par le virus, la santé publique va devoir éviter le piège d’imposer une coercition grandissante à mesure que l’obéissance volontaire diminue. Écrire le mode d’emploi d’une gestion d’épidémie cohérente qui mobilise l’intelligence collective plus que l’obéissance mécanique est un défi qu’il est temps de prendre au sérieux.

La pandémie de COVID-19 est un moment unique dans l’histoire de l’humanité. Mais malheureusement, d’autres crises de santé publique majeures – liées aux changements climatiques entre autres – vont probablement survenir dans les prochaines années. Et selon toute probabilité, il ne s’agira pas cette fois d’un virus respiratoire. La capacité de mettre en place aujourd’hui une action de santé publique efficace, intelligente et collective va déterminer en grande partie la possibilité future de maximiser la santé de la population.

DEMAIN : Annie Chaloux aborde la question du climat

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