Lors d’une de ses conférences de presse la semaine dernière, notre premier ministre François Legault a répondu au cri du cœur de plusieurs chroniqueuses dans les médias qui l’exhortaient à s’adresser aux femmes victimes de violence conjugale.

Nicole Desjardins Nicole Desjardins
Sexologue et psychothérapeute de couple et familiale en bureau privé

Tout en demandant à ces dernières de ne pas hésiter à faire appel aux policiers en ces temps d’intimité forcée, il a invité la population à être vigilante au regard de leur détresse. Mais pour les hommes, qu’en est-il ?

Il pleut des hommes en détresse qui crient silencieusement leur souffrance. On ne les entend pas, parce que notre société est tournée vers la violence faite aux femmes.

Souvent, c’est le manque de secours qui transforme certains hommes en véritables bidons d’essence.

En ces temps de confinement, disons qu’il y a de quoi remplir leur « bidon de stress », pour reprendre l’expression utilisée par Sonia Lupien, neuropsychologue et chercheuse au Centre d’études sur le stress humain.

> Consultez le site du Centre d'études sur le stress humain

Selon des études récentes portant sur le stress, les hommes et les femmes réagiraient différemment. En effet, les hommes auraient plus de difficulté à reconnaître leurs signaux physiologiques de réponse aux stress, particulièrement lors d’un état de stress chronique et soutenu dans le temps. Paradoxalement, ils deviendraient plus réactifs au moindre nouveau stress. Mal géré, ce stress peut mener à la colère, voire à l’explosion. L’homme n’est alors plus capable de réfléchir ; l’affect supplante la raison. Et ce sont tragiquement et tristement les hommes qui frappent plus fort. Ils attaquent le « mammouth ».

En tant que sexologue et psychothérapeute de couple et familiale, je suis pour le moins inquiète de la situation que certains hommes peuvent vivre actuellement, d’autant plus s’ils étaient déjà en état de stress chronique, voire en dépression avant cette crise sociale.

Ces hommes ne sont pas tous des « monstres » fabriqués par une société patriarcale et qui ne veut que dominer la femme pour mieux la contrôler. Des couples qui vivent des histoires comme celle racontée par Isabelle Picard, ethnologue, « L’histoire de Lucie », j’en vois très souvent dans mon cabinet de consultation.

> Lisez le texte d'Isabelle Picard

Je pense notamment aux hommes : 

 – Sur qui reposent le rôle principal de pourvoyeur et qui se retrouvent subitement sans emploi. Pour certains, cette insécurité financière devient plus insupportable que pour d’autres ;

 – Qui, en temps normal, sont beaucoup moins impliqués que leur conjointe dans l’éducation de leurs enfants et qui doivent, du jour au lendemain, à temps plein, s’adapter à ce nouveau rôle, parfois avec des enfants qui ont des problèmes de santé mentale ;

 – En dépression post-partum dont on ne parle jamais ;

 – Qui ont une hyperactivité difficile à contenir, laquelle est souvent canalisée vers leur travail et qui n’ont actuellement plus cette soupape pour évacuer leurs tensions ;

 – Qui ont un tempérament impulsif, qui n’aiment pas se faire dire quoi faire, qui occupent un emploi plutôt solitaire où les interactions sociales sont minimisées afin d’éviter les conflits.

Du jour au lendemain, ces hommes se retrouvent confinés à leur domicile dans une promiscuité où ils doivent soudainement négocier tout le quotidien familial avec femme et enfants.

Je pense aussi aux couples où la violence s’exerce de la part des deux conjoints, où chacun est à la fois bourreau et victime par rapport à l’autre. La violence verbale, psychologique et parfois même physique, dont le harcèlement, est indéniablement exercée par les deux sexes.

Ces couples ont souvent un lien d’attachement amoureux insécure et complexe qui les maintient mutuellement piégés dans une escalade conflictuelle toxique, souvent sur plusieurs années, où un élément déclencheur comme l’infidélité ou une rupture, par exemple, risque de les conduire à faire des gestes regrettables et dangereux.

Enfin, je pense aux hommes victimes de violence exercée par leur conjointe, laquelle est davantage verbale et psychologique. La violence conjugale a plusieurs visages.

Un appel au premier ministre

Lors d’une prochaine conférence de presse, je demande donc au premier ministre, avec toute l’humanité qu’on lui connaît, de s’adresser particulièrement aux hommes en les invitant à demander de l’aide avant que leur « bidon de stress » n’explose. 

La ligne d’écoute en prévention du suicide est pertinente, mais insuffisante ; nous devons les informer de l’existence d’organismes communautaires comme Réseau Maisons Oxygène, Pères séparés inc., À cœur d’homme, AutonHommie, et Service d’aide aux conjoints.

Des budgets additionnels doivent leur être attribués. C’est urgent. 

Et, de grâce, évitons d’orienter les hommes le moindrement en colère vers un groupe d’hommes violents avant même d’avoir pris le temps de bien les écouter avec compassion et bienveillance. Ou encore, de leur rappeler en boucle que la peine minimale pour un homme qui tue sa femme est de 25 ans. Ça ne fait pas la job. Je comprends qu’on doive protéger la femme et les enfants avant tout, mais l’intervention de première ligne ne doit pas être en reste pour autant ; prévenir avant le poste de police !

J’invite enfin les médias nationaux et régionaux à intensifier leurs efforts pour faire connaître les différentes formes et ressources d’aide s’adressant aux hommes en difficulté.

Pour que la vie des femmes et des enfants s’adoucisse, il faut aider les hommes aussi.