À l’université, Lucie (nom fictif) était la pétillante du groupe. Elle avait des étincelles dans les yeux, des projets plein la tête, voyait du beau partout, s’intéressait à tout. L’une de celles qui savait vraiment ce qu’elle voulait faire dans un avenir proche. De fait, son diplôme en poche, elle s’exila à la campagne, dans une bourgade qu’elle avait brièvement habitée dans son enfance et qui la rappelait sans cesse à elle. Puis, la vie étant la vie, je la perdis de vue.

Isabelle Picard Isabelle Picard
Ethnologue

Il y a environ cinq ans alors que je sillonnais son coin de pays pour les vacances, je tombai sur elle dans la seule boutique de son hameau. Elle nous invita à leur fermette et c’est là que je fis la connaissance de son conjoint, un bel homme barbu, qui semblait aussi habile de ses mains qu’intelligent. Un homme, ma foi, fort agréable et sympathique. Lucie, enceinte de son troisième enfant, avait tout pour être heureuse malgré une fatigue apparente.

Cette semaine j’ai reçu un message d’elle. Elle voulait que je raconte son histoire. Mon amie n’avait pas dormi de la nuit, la norme depuis plusieurs mois déjà. « Mon histoire, ce n’est pas seulement la mienne, c’est celle de centaines d’autres femmes. »

Son conjoint, appelons-le Gabriel, avait eu un accident il y a presque deux ans. Depuis, il avait changé.

Il était impatient, impulsif, agressif dans ses propos, ne supportait plus le bruit et de moins en moins ses enfants. Il avait perdu son emploi et la dépression s’était mêlée au lot. Gabriel avait d’abord commencé à boire plus qu’à l’habitude, puis de plus en plus tôt, si bien que quand les enfants revenaient de l’école, leur père dormait sur le sofa, une bouteille de bière trônant sur la table du salon. Les enfants, dans un rituel quotidien, partaient alors silencieusement chacun dans leurs chambres pour faire leurs devoirs le temps que Lucie prépare le souper dans un calme imposé. Lucie insiste : « Il les aime, ses enfants, mais il n’a plus de patience. Il ne sait plus comment faire. »

Les étincelles dans les yeux de Lucie avaient pâli avec le temps. Elle avait non seulement le fardeau des jeunes enfants et d’un conjoint fragile, mais devenait, à cause des circonstances, l’unique pourvoyeuse de la famille, tentant du mieux qu’elle pouvait de jongler avec la situation.

Puis, comme si ce n’était pas assez, la COVID-19 s’est invitée dans leur vie comme dans les nôtres. On a fermé les écoles et Lucie a dû quitter son emploi temporairement pour s’occuper de ses trois enfants, maintenant présents du matin au soir.

À la maison, les éclats de voix et les poings frappés sur la table s’étaient maintenant mêlés aux silences obligés.

Gabriel, scotché sur les nouvelles, lançait des : « Quel idiot ! C’est de l’improvisation. Voir si ça va arranger les choses ! » ou encore, un peu plus tard : « C’est quoi ce souper-là ? T’as juste ça à faire maintenant ! »

Dès le départ, Lucie essayait d’organiser des activités hors de la maison le plus souvent avec sa lignée : des promenades en raquettes, des marches jusqu’au dépanneur, même des balades en auto sans but précis. Tout était bon pour s’éloigner.

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« Elle pense alors au chalet d’une collègue. Un camp de chasse trois saisons plutôt, mais ça fera l’affaire », raconte Isabelle Picard.

Puis, en fin de semaine, Gabriel a giflé sa plus vieille. C’était la première fois. Le lendemain, il a poussé Lucie contre un mur, lui tenant les poignets en l’injuriant à deux pouces du visage. Ça en était trop pour elle. Alors que Gabriel dormait, elle prépara les bagages des enfants en catimini. Le surlendemain, elle invita Gabriel à aller dormir dans sa chambre pour que les enfants puissent regarder un film au salon. Il obtempéra. Elle attendit les ronflements rassurants puis prit les sacs qu’elle avait cachés, habilla les enfants et referma la porte derrière elle.

Lucie n’avait aucune idée où aller, mais elle ne pouvait plus rester là, même au risque de se retrouver devant rien, de mettre en danger la santé de sa famille en quittant son nid en période de pandémie.

Lucie et les siens trouvèrent refuge dans un motel. Au matin, le gérant les avisa qu’il allait fermer le motel jusqu’à nouvel ordre. Lucie contacta alors SOS violence conjugale. Elle reçut de l’écoute, sans doute ce dont elle avait le plus besoin, hormis un toit pour elle et ses enfants. On la transféra à une intervenante pour voir ce qu’il était possible de faire en termes d’hébergement dans sa région. Des places, il y en a peu en ces temps épidémiques, certaines maisons ayant aussi des restrictions dues à la situation actuelle. Elle devra peut-être aller dans une autre région. On va la rappeler.

Lucie réalise alors qu’elle n’était pas la seule en situation de violence collatérale et que, somme toute, elle était privilégiée par rapport à plusieurs.

Elle réfléchit. Elle allait laisser sa place aux autres. Pas question qu’elle parte chez ses parents, déjà âgés. Elle ne peut demander le logis à ses amis en ces temps de confinement. Elle pense alors au chalet d’une collègue. Un camp de chasse trois saisons plutôt, mais ça fera l’affaire. Le beau temps revient. Le poêle les chauffera, même mal. Lucie a besoin de souffler, même sans électricité et sans télé. Elle vivra en 1910 avec ses enfants pendant quelques semaines. Elle s’en fout. Elle est mieux ainsi.

Hier, elle s’endormit avec une pensée pour tous les humains dans sa situation, les oubliés de la pandémie, comme elle dit. Elle espère que d’autres trouveront le sommeil au plus tôt.