La semaine précédant notre voyage en Guadeloupe a été largement amputée côté sommeil. Nous passions déjà nos nuits à contempler le plafond en nous demandant si nous devions boucler ou non nos valises…

Véronique Dion
L’auteure travaille dans le domaine médical.

Mon conjoint suivait de près la situation en Asie, fort préoccupé par ce qu’il lisait. L’Italie dénombrait alors ses premiers cas ; il commençait déjà à faire le parallèle avec l’Amérique.

J’ai donc commencé également à entendre cette petite voix intérieure qui me murmurait : « T’es certaine que c’est une bonne décision de quitter le pays et d’exposer tes gamins à cette bombe potentielle qui s’apprête à sauter ? »

J’ai commencé à sonder mon entourage. Gagnant mon pain dans le domaine médical, je me suis sentie rassurée (voire presque jugée) par mes collègues qui ne comprenaient pas cette réticence que je nommais à peine, de peur de paraître alarmiste et un peu timbrée…

Certains de mes collègues allaient s’envoler prochainement vers la France, le Japon, et n’avaient même pas envisagé l’option de ne pas rendre à terme leur projet, alors que dans ces pays, l’ennemi semblait s’infiltrer de plus en plus, sournoisement et, nous le découvririons bien vite, de façon catastrophique.

La Guadeloupe, petit département outremer français, semblait aux yeux de tous une destination des plus sécuritaires.

Aucun cas recensé, quatre cas au Québec. D’un pays à faible risque à un autre, bingo ! L’entourage était unanime : il n’y a aucun risque, voyons ! Partez et profitez de ces eaux turquoises, chanceux !

Et pourtant…

La petite voix, toujours présente dans notre tête, nous mettait toujours en garde. Nous avons décidé de prendre le risque. Armés de masques et de Purell, nous avons « lavé le cerveau » de notre progéniture, les incitant à garder les mains dans leurs poches, et avons franchi les douanes à Montréal, non sans une petite peur au ventre.

Quarante-huit heures à peine après avoir débarqué dans l’île d’émeraude, la situation planétaire passait au stade de pandémie, propulsant du coup notre beau voyage durement gagné en une course contre la montre pour faire marche arrière et rentrer au pays le plus rapidement possible.

Notre pire scénario prenait subitement et rapidement vie, narguant notre petite voix qui, elle, nous rappelait : « Je vous l’avais bien dit ! »

Vous dire comme nous nous en voulons de ne pas nous être écoutés, de ne pas avoir acquiescé à cette voix, d’avoir exposé nos enfants à ce risque, trop réel, de se voir coincés sur une île au beau milieu de l’Atlantique, avec un système de santé qui se veut optimal (nous sommes en France, après tout), mais que l’on sait défaillant. À la merci des fermetures de frontières et des compagnies aériennes qui pourraient nous laisser tomber.

Nous avons, dès lors, commencé à écouter cette petite voix et nous y fier, sans porter attention à l’opinion des autres, aux touristes, aux locaux, à la famille sur les réseaux sociaux. Nous avons pris la décision de vivre et de nous isoler volontairement à la maison. Nous avons annulé notre seconde réservation sur l’île pour demeurer dans la même maison. Nous nous sentions rassurés d’habiter entre ces murs depuis une semaine, sans savoir qui nous aurait précédés dans cette autre demeure.

Quarante-huit heures à peine après avoir fait ce choix, le gouvernement français a pris la décision de nous assigner tous à résidence sans possibilité de sortir sans brandir un papier officiel nous y autorisant.

Ne reste maintenant qu’à égrainer le temps… Le temps qui s’écoule à présent si lentement, tel un sablier, le temps nous séparant de notre vol de retour.

Avec cette angoisse au ventre, celle de développer des symptômes et de ne pas pouvoir prendre ce vol. Celle que les frontières se ferment définitivement, sans possibilité de retour au bercail avant des semaines. Celle qu’un enfant manifeste des symptômes nous obligeant à nous rendre dans cet hôpital aux allures de tiers-monde. Celle que nous soyons séparés de force…

Le temps, comme un sablier…