Il faut tailler les arbres fruitiers pour qu’ils produisent. Autrement ils redeviennent sauvages.

Marc Séguin  Marc Séguin 
Peintre, romancier et cinéaste

Ça doit se faire avant leur réveil et avant que la sève circule. Normalement, c’est lors d’une journée de février, où les heures sont plus lentes qu’à l’habitude. J’entre dans la shed et je cherche les sécateurs à travers le fouillis des outils. Me surprend de les retrouver au même endroit chaque année. Doit exister un ordre qui m’échappe.

Le monde végétal qu’on a domestiqué redevient sauvage si on le laisse aller. Ne jamais l’oublier, je me répète souvent.

L’été, on le fait avec les « gourmands » des plants de tomates. Ou avec la fleur de l’ail. Ça permet à la plante de concentrer ses forces vers les fruits ou les tubercules.

Avant-hier, c’était cette corvée. J’ai demandé aux enfants de m’aider. C’était gris et il pleuvait. En réalité, ce n’était pas une demande, mais un ordre autoritaire : 

— On s’en va travailler dehors.

— Mais il pleut.

— Ouin, pis ?

« T’es un monstre », une a dit en souriant.

Me suis dit tant qu’à faire, on va faire du monde. Je sais que ce n’est pas une activité inscrite au plus haut de la liste.

Pour les grands arbres fruitiers, avant la fin de l’hiver, c’est un vieux monsieur qui m’avait montré ; « faut enlever ce qui monte au ciel et ce qui pousse vers l’intérieur de l’arbre ». C’est d’ailleurs ce que j’ai répondu aux enfants lorsqu’ils ont demandé comment couper. Chaque printemps, c’est le même rituel. Cette année encore. Vignes, pommiers, prunier, cerisier, poiriers… On fait le tour des arbres, je taille, et ils ramassent les branches, qu’on empile dans le bucket du tracteur. Après, on fait un feu avec les broussailles. Le feu rameute un naturel humain. Depuis la nuit des temps.

Un moment donné, les bouts de bois se sont transformés en épées, pour des combats. Et en baguette magique aussi, comme dans Harry Potter ; on s’est lancé des sorts.

Plus tard, après la magie, tandis que je surveillais les flammes et rajoutais du bois mort trouvé ici et là – à la suite des grands vents de la semaine dernière, il y en avait partout –, je suis revenu au feu et les enfants avaient tous une longue branche dans les mains avec une guimauve piquée au bout. Comme en été.

J’ignore comment ils ont fait. Vite comme l’éclair. Le sac était là.

— Vous êtes des monstres de manger des marshmallows un matin de mars, sous la pluie.

Dans le fond, je pensais le contraire.