Ce que la gestion actuelle de la pandémie en France peut nous apprendre.

Anne-Laure Féral-Pierssens Anne-Laure Féral-Pierssens
Médecin urgentologue à l’Hôpital européen Georges-Pompidou, Paris, France*

Le Québec ne passera malheureusement pas entre les gouttes de la COVID-19. Autant se faire à cette idée. En revanche, la province entre dans la pandémie quelques semaines plus tard que d’autres pays, comme l’Italie et la France. Et c’est là toute la chance que nous avons.

Ne la ratons pas.

Ne sous-estimons pas cette pandémie.

Ne confondons pas la réactivité des autorités sanitaires et celle des équipes médicales avec un mouvement de folle hystérie. C’est tout sauf ça. Ne nous trompons pas. Ce sont des professionnels. Ils ne jouent pas. Leur métier est de soigner. Et ils le font même parfois au péril de leur vie.

La France est déjà dans la tempête et a pris du retard dans la gestion et le contrôle de l’épidémie. Évitons cela.

La situation actuelle dans la région Grand Est, à Mulhouse notamment, est extrêmement inquiétante. L’épidémie a frappé près de 15 jours plus tôt qu’ailleurs en France sans pour autant avoir déjà atteint son pic. Que nous confient au quotidien nos collègues ? Quelle est donc aujourd’hui leur réalité du terrain ?

Ce sont des équipes soignantes extrêmement investies, sollicitées et dévouées, et qui, malgré la fatigue, la situation exceptionnelle et la charge de travail colossale, ne baissent pas les bras. Les hôpitaux y sont submergés par la prise en charge des patients infectés par le coronavirus et le déploiement maximal des capacités de soins intensifs pour les patients graves. Ces capacités sont arrivées à saturation.

Ces cas graves sont dans la grande majorité âgés, mais pas tous. Cela concerne aussi des patients jeunes et sans problème de santé particulier. Personne n’est à l’abri.

Avec la saturation des services de soins intensifs, les Français, tous comme les Italiens avant eux, sont obligés de faire des choix tragiques. Il faut bien décider entre deux patients graves lequel d’entre eux pourra davantage en bénéficier et lequel sera soigné comme on le peut et non comme on le souhaiterait. Ces décisions impossibles concernent non seulement les patients infectés par le coronavirus, mais aussi ceux touchés par d’autres maladies qui, elles n’ont plus, ne faiblissent pas.

PHOTO LUDOVIC MARIN, AGENCE FRANCE-PRESSE

« L’épidémie a frappé près de 15 jours plus tôt qu’ailleurs en France sans pour autant avoir déjà atteint son pic », explique Anne-Laure Féral-Pierssens.

Les médecins de famille sont, eux aussi, très fortement sollicités, surchargés et malheureusement dépourvus des moyens logistiques, techniques et humains nécessaires. Quant aux CHSLD, ils accusent un nombre considérable de morts chez les patients âgés et vulnérables.

Enfin, parmi les médecins, infirmiers, ambulanciers et soignants qui sont aux premières lignes, certains d’entre eux se retrouvent contaminés, parfois même dans un état grave.

Les équipes médicales québécoises se préparent au cyclone. Elles anticipent l’évolution de l’épidémie ainsi que les moyens à déployer avec rigueur, concentration et professionnalisme.

À nous, citoyens, de faire de même.

Encore hier, les images des terrasses bondées des cafés, bistros, marchés et parcs français doivent faire frémir, car elles inquiètent les équipes médicales comme jamais.

Faites entendre raison à vos enfants, vos amis, vos collègues et notamment à ces grands-parents et retraités actifs, dynamiques aux multiples activités sociales et qui se croient à l’abri de tout, car « ils en ont déjà vu tant ! »

Chacun de nos gestes compte plus que jamais dans la gestion de cette épidémie. Chaque déplacement importe. Chaque entorse aux recommandations peut avoir un coût pour nous-mêmes, mais par-dessus tout, cela fait courir un risque considérable au système de santé dans son ensemble et par voie de conséquence à tous les autres malades qui en auraient besoin. Cela se soldera par la perte de vies humaines.

Soyons prudents, sérieux et altruistes. Le virus ne circule pas, c’est nous qui le faisons circuler. 

Soyez héroïques, restez chez vous.

Et il est possible qu’à terme, une fois que tout cela sera passé, vous n’ayez personnellement subi que des inconvénients sans avoir l’impression d’avoir bénéficié individuellement des mesures exceptionnelles mises en place. Ce serait oublier que vous avez sauvé des vies. Celle d’un proche, d’un ami, d’un collègue, d’un soignant.

Et ce n’est pas rien.

* Titulaire d’un Ph.D. en épidémiologie, Anne-Laure Féral-Pierssens poursuit cette année ses recherches postdoctorales en organisation des soins d’urgence au Québec à l’Université de Sherbrooke ainsi qu’à la chaire de recherche en médecine d’urgence de l’Université Laval à Québec. Elle est en contact permanent avec ses collègues confrontés à l’épidémie en France.