Le coronavirus dit COVID-19 est maintenant une pandémie. La grande question qui est sur toutes les lèvres est : comment va-t-on endiguer la maladie ? La Chine, l’Italie et depuis peu le Québec sont dans ce qu’il convient d’appeler une quarantaine. Des millions de personnes sont cantonnées chez elles. La situation est exceptionnelle, certains parlent de décisions et d’événements historiques. Ils n’ont pas tort.

Laurent Turcot Laurent Turcot
Professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire des loisirs

Un mot revient sans cesse dans le vocabulaire, celui de quarantaine. D’ailleurs, au Canada, il existe la « Loi sur la mise en quarantaine », sanctionnée en 2005, qui vise à « prévenir l’introduction et la propagation de maladies transmissibles ».

Le but, dans tous les cas de quarantaine, est le même : protéger la société en séparant sa partie saine de la partie contaminée ou susceptible de l’être. Ce modèle de santé publique vise à contenir les formes de contamination.

En français, on retrouve le mot « quarantaine » dans les années 1180, mais il n’a pas le sens qu’on lui connaît aujourd’hui, décrivant alors la période du carême, qui est de 40 jours.

Lèpre et peste

Avant que le mot soit associé à l’isolement, il y avait des mesures pour écarter ceux qui étaient malades, ainsi des léproseries, qui accueillaient, comme leur nom l’indique, les lépreux.

Ces lieux d’isolement permettaient de couper les malades de la vie publique et de prendre en charge la maladie.

Importée d’Orient pendant le haut Moyen Âge, puis largement diffusée au IXe siècle à l’occasion des croisades et réputée incurable, la lèpre avait sévi en Europe jusqu’au XIVe siècle ; elle avait disparu dans les années 1410-1430.

En France, on comptait 340 léproseries sous le règne de saint Louis en 1260 et quelque 450 deux siècles plus tard. C’est en italien que le mot « quaranta » est utilisé pour la première fois au sens d’isolement sanitaire au XIVe siècle. C’est pour se protéger de la peste qu’apparaissent les quarantaines aux XIVe et XVe siècles.

À partir des ports, toute l’Europe continentale est rapidement envahie par la grande épidémie de peste dite « noire » du nom des plaques gangréneuses noirâtres qui se développent sur la peau des malades autour des piqûres de puces.

On admet généralement qu’en l’espace de trois ou quatre ans l’Europe a été privée d’environ un tiers à la moitié de sa population, catastrophe démographique la plus brutale qu’ait jamais connue l’humanité, dont les conséquences sont dramatiques. On estime qu’il y a eu environ 50 millions de morts, dont 25 sur le continent européen…

La peste va aussi apporter son lot de peurs. On cherche à se prémunir contre la malade, d’autres fois, on cherche des coupables. On adopte différentes stratégies, ainsi de la fuite, de la réclusion ou encore des violences contre les juifs et les lépreux. C’est au XIVe siècle que la méthode de la quarantaine a été imaginée à Raguse, aujourd’hui Dubrovnik. On émet alors des règlements qui imposent une période d’isolement de 30 jours pour faire face à l’épidémie de peste noire qui vient d’Orient.

La méthode s’affine peu à peu, notamment dans les villes portuaires de l’Adriatique. C’est Venise qui va adopter le système des 40 jours d’isolement. On s’appuie alors sur un des pères de la médecine, Hippocrate, qui affirme qu’une maladie d’une durée supérieure à 40 jours est une maladie chronique. Ainsi, en dépassant les 40 jours, soit on guérit, soit on meurt, mais si on reste malade, ce n’est pas la peste.

Bientôt, le mot quarantaine, mais plus encore la pratique d’isolement pendant 40 jours s’étend un peu partout en Europe. Le principe des 40 jours n’est cependant pas toujours respecté, des fois, c’est moins de 40.

La méthode de la quarantaine est ensuite systématiquement utilisée jusqu’au XIXe siècle, notamment pendant les épisodes de la peste à Londres en 1665 ou encore de Marseille en 1720.

Choléra

Au XIXe siècle, la grande maladie que l’on tâche d’endiguer par la quarantaine, c’est le choléra. Maladie intestinale infectieuse causée par l’ingestion d’eau ou d’aliments contaminés, le choléra provoque des diarrhées brutales et très abondantes (gastro-entérite) menant à une sévère déshydratation.

Pourtant, les quarantaines au XIXe siècle sont de plus en plus perçues comme des entraves à la liberté humaine et comme des préjudices pour le commerce.

Ici, au Québec, le symbole par excellence de la quarantaine est sans aucun doute la station de Grosse Île, située à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Québec, au milieu du fleuve Saint-Laurent.

À partir de 1832, afin de limiter la propagation du choléra et du typhus, on va entasser les immigrants qui veulent débarquer au pays sur cette île afin qu’ils y demeurent 40 jours, le temps de départager les bien-portants des malades, avant de pouvoir atteindre Québec.

On estime que plus de 5000 Irlandais sont morts juste pour l’année 1847 du typhus à Grosse Île. Le lieu est d’ailleurs reconnu comme le plus grand cimetière irlandais en dehors de l’Irlande. De 1832 à 1937, ce sont 8339 personnes de diverses nationalités qui ont été inhumées dans les cimetières de Grosse Île.

Grippe espagnole

Autre épisode déterminant, la grippe espagnole de 1918 à 1919.

Elle est ainsi nommée parce qu’une censure militaire des pays alliés empêche alors les médias de faire état de l’infection et de la mort des soldats. La grippe était partout, mais l’Espagne est, à l’époque, un pays neutre. Les médias espagnols révèlent la forte incidence de la maladie et des décès qu’elle cause dans ce pays. C’est ainsi que le nom du virus se trouve associé à l’Espagne alors que la grippe n’a rien d’espagnol.

De 20 à 50 millions, certains avancent même le chiffre de 100 millions. C’est le nombre de morts qu’a causé la grippe espagnole, ce qui lui a valu le surnom de « grande tueuse ». En comparaison, la Première Guerre mondiale a fait plus de 10 millions de victimes.

Ce n’est que le 21 septembre 1918, environ six mois après le début de la pandémie, que le département de santé américain exige que la grippe devienne, à la grandeur du pays, une maladie à déclaration obligatoire requérant l’assistance d’un médecin ou d’un infirmier diplômé. Puis, on va plus loin, plusieurs méthodes de contrôle sont utilisées dans les pays industrialisés : les ports sont mis en quarantaine, le transport public est soumis à diverses méthodes de désinfection, tout comme les passagers, les bagages et les établissements publics.

Bref, l’histoire de la quarantaine ne date pas d’hier, mais disons que celle qui nous sommes en train de vivre, et c’est bien rare que je dise ça, risque de passer à l’histoire.