Voyager est un privilège. Pas tout le monde n’est issu du même milieu ni ne naît avec les mêmes chances.

Murphy Cooper Murphy Cooper
Artiste contextuel

Certains parents, plutôt confortables financièrement, initient tôt leurs enfants au rituel du voyage du temps des Fêtes. C’est dans l’ADN familial. Ceux-ci auront envie de perpétuer la tradition dès leur émancipation et ils le pourront probablement sans grande difficulté vu le milieu dans lequel ils auront évolué.

D’autres n’ont pas du tout cette même chance. Le goût du voyage ne leur a pas été transmis durant l’enfance. Pour eux, voyager est un loisir réservé à ceux dont les deux parents possèdent une voiture de l’année. Même s’ils planifiaient mettre de l’argent de côté dans le but éventuel de s’offrir un premier voyage, les jeunes adultes appartenant à une famille en situation de précarité sont souvent contraints à aider leurs parents financièrement. Leur pleine autonomie se voit sans cesse retardée.

Je suis de ceux-là. Je n’ai jamais pu voyager. Et avec les médias sociaux, je suis régulièrement exposé aux caprices de voyageurs privilégiés qui ne savent pas la chance qu’ils ont : « Ah non ! J’ai oublié mes écouteurs préférés à l’hôtel, je suis pris avec la paire que je préfère le moins ! Souhaitez-moi bonne chance, le vol de retour va être pénible ! » Le genre d’inconvénient bénin que je ne laisserais certainement pas miner ma première expérience quand elle viendra, disons.

Ça me fait sourire.

Mais depuis le tout premier cas d’humain infecté par le nouveau coronavirus en Chine, j’observe les voyageurs un peu têtus faire des aller-retour entre les aéroports comme s’ils allaient chercher du pain au dépanneur. Au départ, je croyais que c’était bénin, mais plus le bilan mondial s’alourdissait, plus je trouvais insolent de s’entêter à continuer de voyager ou à ne pas annuler son vol prévu pour fin mars, avril ou mai.

À quoi bon alors se laver les mains 59 fois par jour, faire des réserves de nourriture pour les deux prochaines semaines et pratiquer le social distancing si tous nos efforts risquent d’être compromis par des globe-trotters qui font passer leur plaisir personnel avant la sécurité de nos aînés et de nos personnes vulnérables ?

Pourquoi devrions-nous faire les frais de l’insouciance de tout ce monde-là qui part à la conquête de la planète malgré qu’il soit proscrit de le faire ?

Non seulement c’est un privilège de voyager, mais c’en est un aussi de pouvoir le faire sans mettre sa propre vie en danger.

Nous vivons une grave crise mondiale depuis deux mois. En pleine pandémie qui ne fait que commencer. On n’a rien vu encore. L’Italie nous envoie des cris du cœur quotidiennement. Sa situation est qualifiée d’état de guerre. Même si le Québec n’est pas encore frappé de plein fouet par le virus, une atmosphère apocalyptique plane au-dessus de nos têtes. L’inévitable est à nos trousses. Les Jeux olympiques de Tokyo pourraient même être reportés et ils sont censés se tenir dans plus de quatre mois ! Ce n’est pas pour maintenant et pourtant on prévoit qu’on ne sera pas encore venu à bout du nouveau coronavirus à ce moment-là.

Immenses sacrifices

Dans les prochaines semaines, des gens perdront leur emploi ou leur source de revenus. C’est même commencé. Plusieurs n’auront plus les moyens de pratiquer l’isolement volontaire ni d’absorber une épicerie de deux semaines pour quatre personnes en une seule facture. Les personnes âgées, les diabétiques, les asthmatiques et les plus fragiles devront redoubler de vigilance. Tout le monde s’apprête à faire d’immenses sacrifices dès maintenant pour limiter les dégâts. Mais voyager, le principal facteur de propagation mondiale, ne ferait pas partie des sacrifices ?

On parle de plusieurs mois pour mettre le coronavirus K.-O. Peut-être même un an. Est-il réaliste de penser qu’on peut éviter de se faire tousser dessus par une personne infectée sur une période prolongée de cinq à six mois ? Tenter d’esquiver un virus contagieux comme celui-là pendant plusieurs mois… bonne chance ? Aurons-nous la force de rester isolés aussi longtemps ? Et ça, c’est à condition qu’on respecte d’abord et avant tout infailliblement les consignes d’hygiène, bien entendu.

Il me semble que ça nous aiderait beaucoup si tous ceux qui n’ont pas à voyager par nécessité pouvaient cesser immédiatement, considérant que la plupart des patients infectés jusqu’à présent reviennent de voyage.

Parce qu’à partir de maintenant, le mieux qu’on puisse faire est de se laver les mains, tousser dans notre coude, éviter les rassemblements, fixer le mur et attendre que t’arrêtes de voyager. Parce que ce n’est pas moi qui voyage. Ce n’est pas moi qui ramène le virus d’un autre pays. Ce n’est pas de moi qu’ils parlent aux nouvelles pour l’instant quand ils annoncent un nouveau cas de COVID-19.

Imaginez que le sort de la province est entre les mains de ceux qui ont l’argent pour voyager pendant que d’autres retiennent leur souffle en attendant que ça passe sans trop savoir s’ils pourront encore se nourrir d’ici la fin de la crise ou si plutôt ils se retrouveront intubés dans le couloir d’un hôpital surchargé qui ne fournit plus parce que ça rentre chaque jour par vingtaine. Injuste.

Voyager à titre récréatif est un privilège. Pas un besoin vital. Ça peut attendre.