Bien des qualificatifs ont été utilisés pour décrire Donald Trump. Or, le 45e président des États-Unis est aussi un révolutionnaire, réinventant chaque jour, et à chaque tweet, la façon de remporter le pouvoir, puis de l’exercer, explique dans ce livre le chercheur spécialisé en politique américaine Rafael Jacob.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS ROBERT LAFFONT

Rafael Jacob

Peu de dynamiques sont aussi fascinantes par leurs contradictions que le rapport entre Donald Trump et la presse.

Trump s’est initialement fait connaître par le public américain, dans les années 1980, en (énorme !) partie par sa capacité à attirer l’attention médiatique non seulement sur ses réalisations immobilières, mais aussi sur sa vie personnelle. Il l’écrivait très ouvertement dans son best-seller The Art of the Deal (1987) — son « livre préféré de tous les temps après la Bible », confiait-il en campagne aux électeurs du Michigan : « Si vous êtes un peu différent ou un peu choquant, ou si vous faites des choses audacieuses ou controversées, la presse va écrire à votre sujet. »

Les sorties publiques et les histoires amoureuses de l’homme d’affaires faisaient déjà la manchette depuis plus de 15 ans lorsque Trump est devenu une véritable star de téléréalité avec son émission The Apprentice, sur le réseau NBC. À force d’entendre les exagérations et les hyperboles de Donald Trump, il peut être tentant de rejeter du revers de la main ses vantardises au sujet de The Apprentice. Or, on ne peut pas sous-estimer l’extraordinaire popularité qu’a connue l’émission — elle se classait au cinquième rang, dès sa première saison en 2003-2004, des cotes d’écoute de toutes les séries télévisées américaines, avoisinant Friends et dépassant les émissions-phares des autres réseaux majeurs comme Survivor, Monday Night Football et 60 Minutes. Trump était régulièrement appelé à commenter l’actualité politique à la télévision, s’exprimant souvent avec virulence contre le président de l’époque, George W. Bush, et donnant sa lecture des événements du jour, même s’il n’occupait et ne briguait aucune fonction publique.

Bref, Donald Trump est une création et une créature médiatiques. Sa fortune dans les affaires est le fruit, de façon importante, de son utilisation et de son exploitation des médias — ainsi que de l’utilisation et de l’exploitation de Trump par ceux-ci. Ce rapport peut sembler effectuer un virage à 180 degrés lorsque Trump se lance dans l’arène politique et qu’il devient ouvertement hostile aux médias ; or, une fois de plus, avec lui, la réalité est plus complexe.

On l’a vu, Trump adopte une attitude singulièrement critique et agressive face aux médias ; ces derniers, de leur côté, lui donnent une couverture singulièrement négative, et ce dès qu’il décroche l’investiture républicaine. Tout au long des primaires républicaines, même s’il ne risque pas de le crier sur les toits, il jouit d’un avantage énorme — et, selon plusieurs, profondément injuste — lui étant conféré par les médias.

Le poids sans précédent d’attention médiatique qu’il reçoit dès les primaires le met dans une ligue à part.

Bien sûr, le candidat en tête des intentions de vote reçoit généralement une plus grande couverture. Or, fait important à noter dans le cas de Trump, ce poids n’est pas foncièrement attribuable à son statut de meneur de la course. D’après un rapport du Shorenstein Center de l’Université Harvard, la quantité d’attention médiatique accordée à Trump dans les premières semaines de sa candidature était « inhabituelle » pour un candidat récoltant des scores initialement aussi bas (sous la barre des 5 %) dans les sondages. Autrement dit, l’attention médiatique donnée à Trump a précédé sa montée dans les sondages — et non l’inverse. « Les journalistes ont semblé ne pas se rendre compte qu’ils, et non l’électorat, étaient la première audience de Trump, affirme l’auteur du rapport. Trump a exploité leur soif de nouvelles captivantes. »

Selon une autre étude, celle-là du groupe de recherche conservateur Media Research Center, pendant une période de 2 semaines à la fin de l’été 2015 où commencent les débats républicains, le réseau CNN réserve à Trump 580 minutes — l’équivalent de près de 10 heures — de couverture aux heures de grande écoute. Le deuxième candidat le plus couvert, Jeb Bush, a droit à 88 minutes — près de 7 fois moins que Trump. Ensemble, les futurs principaux rivaux de Trump, Marco Rubio et Ted Cruz, obtiennent 9 minutes — 64 fois moins que Trump !

En d’autres termes, alors que les primaires républicaines comptent un nombre record de 17 candidats présidentiels, un seul, Donald J. Trump, reçoit 78 % de la couverture médiatique.

Jusqu’au début des primaires républicaines, toutes chaînes télévisées confondues, Trump s’est attiré à lui seul près des deux tiers — 62 % — de la couverture accordée aux candidats républicains. Il a pu compter, selon le New York Times, sur l’équivalent de quelque deux milliards de dollars en publicité gratuite.

Gratuite pour Trump, peut-être, mais surtout drôlement payante pour les médias ! Car, même si ces derniers ne courraient pas non plus le crier sur les toits, ils tirent aussi profit — financièrement — du candidat Trump. Le premier débat des primaires républicaines de 2012, diffusé sur FOX News, avait attiré environ trois millions de téléspectateurs. Le premier débat de 2016, également diffusé sur FOX News, en attire près de 25 millions — une hausse de plus de 800 %. Il a été, de loin, le débat le plus regardé de l’histoire des élections primaires américaines, toutes années et tous partis confondus.

Le deuxième débat, diffusé un mois plus tard par le réseau CNN, rassemble quelque 23 millions de téléspectateurs, ce qui en fait l’événement le plus regardé de l’histoire de CNN. Ainsi, sur la plus vieille chaîne d’information continue câblée du monde, après 35 ans d’existence, après avoir couvert la chute du mur de Berlin, la guerre du Golfe, les attentats du 11 septembre 2001, l’invasion de l’Irak, le crash financier de 2008 et 9 élections présidentielles, l’émission la plus regardée est le premier débat organisé par le réseau mettant en scène Donald J. Trump.

Et ce ne sont pas simplement les débats : l’arrivée de Trump augmente l’auditoire et le lectorat de plusieurs médias majeurs, y compris ceux avec lesquels l’ex-vedette de téléréalité a le plus maille à partir, à commencer justement par CNN.

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Révolution Trump, Rafael Jacob, Éditions Robert Laffont, 2020, 297 pages.