Avec son récent budget, le gouvernement Legault s’est engagé à investir 6,2 milliards de dollars, d’ici 2026, dans la mise en œuvre de sa politique-cadre contre les changements climatiques, dont les détails restent à venir.

Johanne Whitmore et Pierre-Olivier Pineau
Chaire de gestion du secteur de l’énergie, HEC Montréal

Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, le qualifie « de loin le plus beau budget en environnement » et estime qu’il mettra le Québec sur une trajectoire vers l’atteinte de sa cible de réduction de GES d’ici 2030. Sur la forme, le budget est sans précédent quant aux sommes accordées et à sa priorité pour décarboniser les transports. Or, sur le fond, il annonce que le Québec ratera sa cible de réduction de 40 % de l’utilisation de produits pétroliers, qu’il continuera à financer des mesures ayant peu de force d’impact sur la décarbonisation des marchés, et qu’il laissera augmenter les ventes de véhicules énergivores.

ABANDON DE LA CIBLE SUR LES PRODUITS PÉTROLIERS ?

Le budget ne fournit aucune estimation de réduction de GES associée aux mesures annoncées. Or, il y est mentionné que les investissements prévus pour la mise en œuvre de la politique-cadre mèneront à « une diminution des importations d’hydrocarbures de plus de 1 milliard de dollars », soit « 7 % des importations d’hydrocarbures prévues en 2030 ».

Pour atteindre la cible de - 40 % de produits pétroliers d’ici 2030, le Québec devra importer seulement 81 millions de barils en 2030 (contre 135 millions en 2017). Selon nos estimations, si on prend un prix plausible du baril de 74 $US en 2030 et d’un taux de change de 1 $ = 0,70 $US, l’estimation de 1 milliard dans le budget correspondrait à 9,45 millions de barils, alors que c’est une réduction de plus de 50 millions de barils qu’il faut atteindre !

Autrement dit, le budget annonce que la politique-cadre n’atteindra pas la cible de réduction des produits pétroliers dans la Politique énergétique 2030.

DES PROGRAMMES INEFFICACES POUR LA RÉDUCTION DES GES

Le budget annonce des investissements sans précédent en environnement. Ce n’est cependant pas forcément plus d’argent qu’il faut en environnement, mais surtout que celui-ci soit mieux dépensé. Le budget annonce la poursuite de certains programmes du Plan d’action sur les changements climatiques 2013-2020 (PACC), dont Roulez vert, Chauffez vert et Écoperformance.

Or, selon le Conseil de gestion du Fonds vert (que le gouvernement compte abolir avec le projet loi 44), même lorsque le financement du PACC avait augmenté de 40 % par rapport au budget initial, sa contribution à la cible de réduction de GES de 20 % en 2020 demeurait marginale en raison du manque d’efficience et de transparence dans la gestion des programmes par les ministères.

Sans réformes importantes à la reddition de compte des programmes et à l’intégration de nouvelles mesures complémentaires (ex.: marketing, réglementations, écofiscalité) pour transformer les marchés et un alignement de l’ensemble des programmes et dépenses gouvernementales touchant de près ou de loin à la consommation d’hydrocarbures fossiles, il est peu probable que la politique-cadre mènera à des réductions de GES plus ambitieuses que celles dans le passé.

RIEN POUR FREINER LES VENTES DE GROSSES CYLINDRÉES

Le ministre des Finances, Eric Girard, a défendu le choix de ne pas annoncer de mesures financières pour réduire les ventes de véhicules énergivores, car « les gens veulent ces véhicules », les taxer ne « serait [pas] apprécié » et les « mentalités vont évoluer ».

Fort heureusement, le gouvernement n’a pas suivi cette logique pour taxer les cigarettes et les fumeurs, ce qui a permis de changer.

On compte près de 70 000 véhicules électriques (VÉ) au Québec, qui représentent 2 % du parc d’environ 5 millions d’automobiles. Hydro-Québec ne prévoit cependant que 635 000 VÉ au Québec en 2029. Or, chaque année il se vend bien plus de camions légers que de VÉ, avec 294 491 unités vendues en 2018, soit une croissance de 61 % depuis 2012. Les sommes d’argent consacrées par les Québécois à ces achats ont aussi augmenté de 94 %.

Face à ces constats, le plus amateur des analystes de marché conclurait que le programme d’achat de VÉ, Roulez vert, ne permettra pas de décarboniser le secteur des transports si aucune mesure additionnelle n’est mise en place pour freiner la tendance lourde des ventes de camions. Autrement dit, réussir la décarbonisation des transports nécessite une transformation rapide du marché. Pour y parvenir, le gouvernement doit avoir recours à différents outils, comme il l’a fait pour lutter contre le tabac, dont le déploiement de stratégies de communication, l’utilisation d’instruments économiques pour encourager des comportements de consommateurs par un signal prix et l’adoption de réglementations et de lois.