En réponse au texte de Karine Igartua et de France de Villers, « Santé mentale : la course malsaine au diagnostic », publié le 29 février.

Christine Grou
Christine Grou Psychologue, neuropsychologue et présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Le 29 février dernier, je lisais dans La Presse+ un texte cosigné par Karine Igartua, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec, et France de Villers, deuxième vice-présidente de l’Association des pédiatres du Québec.

Le texte défendait la mainmise exclusive des médecins sur le droit formel de faire un diagnostic en santé mentale – mainmise qui nuit à l’accès aux soins en créant d’inutiles goulots d’étranglement dans le système.

Plus j’avançais dans ma lecture, plus je constatais que cette missive, qui m’est apparue d’abord comme une futile bataille d’arrière-garde, comportait des affirmations et des omissions susceptibles d’induire le public en erreur.

Soulignons d’emblée qu’à raison, les auteures déplorent ce qui est malheureusement devenu lieu commun au Québec : l’accès aux soins en santé mentale y « est cruellement déficient ». Elles ont également raison d’affirmer que les besoins des patients doivent déterminer l’ampleur et le type de ressources qui leur sont consacrées.

Mais contrairement à ce qu’elles affirment, la question du droit formel de poser un diagnostic n’est pas une « distraction » dans la lutte pour un meilleur accès aux soins en santé mentale. Sans être une panacée, ce droit fait partie de la solution.

Le « droit au diagnostic » n’est pas qu’une querelle de mots. Il soulève des enjeux concrets. Depuis plusieurs années, les psychologues (et d’autres professionnels) sont autorisés à appeler « évaluation » leurs conclusions cliniques relatives à un patient en matière de santé mentale.

Seulement voilà : de nombreux services en santé mentale ne sont accessibles ou n’ouvrent droit à une couverture d’assurance (privée ou publique) ou à des déductions fiscales que si un diagnostic fait foi de leur nécessité.

Aussi longtemps qu’en santé mentale, le terme « diagnostic » sera réservé aux médecins, il s’ensuivra des attentes inutiles et évitables pour voir un médecin qui confirmera les conclusions d’un autre professionnel de la santé.

Cette situation gaspille de précieuses ressources et crée des goulots d’étranglement évitables dans un système où l’accès demeure très problématique.

Pourtant, les médecins eux-mêmes, y compris des psychiatres, recommandent leurs patients aux psychologues en consultation, tout comme les psychologues n’hésitent pas à recommander leurs patients aux médecins lorsqu’ils sont d’avis qu’un phénomène physiologique est en jeu dans sa condition. Dans ma propre pratique de neuropsychologue, une grande portion des nombreux patients qui m’étaient recommandés par des psychiatres l’étaient dans un but de… précision du diagnostic !

Plutôt que de faire trois simples modifications législatives pour substituer le mot « diagnostic » au mot « évaluation » lorsque c’est approprié, mesdames Igartua et de Villers proposent de changer les exigences administratives de tout le système. Ce qui implique que les employeurs, les assureurs publics et privés, le fisc, les tribunaux, les administrations publiques, etc., doivent changer leur vocabulaire, que le gouvernement doive amender on ne sait combien de lois et règlements, tout ça pour préserver l’exclusivité du mot « diagnostic » à des médecins. C’est un peu comme affirmer que la façon efficace de visser une ampoule électrique est de la tenir immobile et de faire tourner la maison autour.

L’exclusivité que mesdames Igartua et de Villers défendent, d’ailleurs, même les médecins n’en veulent plus. Il n’est pas anodin que leur position contredise de plein fouet celle de leur propre ordre professionnel, le Collège des médecins du Québec. En février dernier, le Collège demandait à la ministre de la Santé de permettre aux psychologues et autres professionnels habilités de poser les diagnostics de troubles mentaux pour lesquels ils ont les compétences nécessaires. « Plus que jamais, il faut travailler de concert avec les autres professionnels afin d’améliorer l’accès aux soins de santé », ajoutait le président du Collège, le Dr Mauril Gaudreault.

Cette ouverture tombe d’autant plus sous le sens qu’elle est la norme à peu près partout au Canada et en Amérique du Nord, comme le soulignait récemment Marco Laverdière, avocat et enseignant en droit et politiques de la santé.

Il n’y a donc pas lieu de relancer un débat sur les compétences des psychologues. La question de savoir quel professionnel peut « diagnostiquer » les troubles mentaux a déjà été tranchée en 2009. Ce débat n’a plus sa raison d’être.

Il est temps de se mettre à l’heure de l’Amérique du Nord et du bon sens. Il est temps de passer à l’action. En permettant aux psychologues et à d’autres professionnels formés à cette fin d’utiliser le mot « diagnostic » pour caractériser l’évaluation clinique de leurs patients, on améliorera grandement l’accès aux services en santé mentale sans le moindrement mettre en péril leur qualité. Bien mieux : on améliorera l’accès aux soins de santé tout court.

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