Dernièrement, psychologues, conseillers en orientation et sexologues se sont invités dans les débats de la commission parlementaire du projet de loi visant à accroître les actes pouvant être accomplis par les infirmières.

Karine J. Igartua et France De Villers
Respectivement présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec et deuxième vice-présidente de l’Association des pédiatres du Québec

Ils ont demandé à la ministre de la Santé, Danielle McCann, d’introduire des amendements pour rouvrir trois lois professionnelles et le Code des professions afin qu’on leur accorde le droit de faire des diagnostics de maladies mentales. Leur prétention est que cette mesure améliorerait l’accès aux services. Ce serait naïf de le croire : la course au diagnostic est une distraction du véritable problème.

L’Ordre des psychologues a raison en soutenant que l’accès aux services en santé mentale est cruellement déficient. Les équipes du réseau public, formées d’infirmières, de psychologues, de travailleurs sociaux, d’ergothérapeutes et de psychiatres, sont dégarnies et faméliques.

C’est précisément le manque de ressources qui ampute notre capacité à donner des services à plus grande échelle.

L’efficience du système implique que le patient puisse être vu par le bon professionnel, disponible dans le réseau, au moment où il en a besoin, qu’il ait un diagnostic ou pas.

Embauchez des psychologues

Nous sommes en déficit massif de psychologues qui ont tourné le dos au réseau public pour travailler en cabinet privé. On les comprend : les conditions salariales du réseau sont gênantes et incohérentes avec leur contribution.

Si le gouvernement Legault veut accroître l’accès, il faut d’abord qu’il rémunère dignement nos collègues psychologues afin de les attirer dans le réseau public. La ministre a beau annoncer des millions pour des services en santé mentale, les établissements ne parviennent pas à dépenser ces sommes, puisque les postes ouverts demeurent vacants. Il est là, le vrai problème de l’accès.

S’il n’est pas en mesure d’embaucher massivement à court terme, le gouvernement devrait inciter les établissements à acheter des services de psychologues qui pratiquent au privé. Ainsi, à défaut de services dans le réseau, le patient pourrait consulter un psychologue en cabinet et l’État paierait les honoraires.

Intervenir en amont

L’accès aux services ne doit pas dépendre d’un diagnostic. Il ne faut pas attendre qu’un enfant se détériore au point de développer une maladie mentale pour intervenir. Le ministre Lionel Carmant l’a bien compris : il déploie actuellement des efforts importants afin que les enfants qui ont une difficulté d’apprentissage puissent avoir accès à des services. On doit pouvoir offrir le service rapidement afin d’éviter qu’un retard d’apprentissage devienne un trouble d’apprentissage ou qu’une difficulté émotive devienne une maladie mentale.

D’ailleurs, la plupart des employeurs l’ont compris, et les programmes d’aide aux employés ne sont pas conditionnels à ce que l’employé reçoive un diagnostic.

En offrant le soutien psychologique nécessaire, on évite que l’état du travailleur se détériore ou qu’il devienne inapte au travail. Il serait temps que la CNESST et la SAAQ prennent une position semblable.

Freiner la course au diagnostic

Il ne faut pas augmenter le nombre de professionnels autorisés à diagnostiquer ; il faut plutôt assouplir la rigidité administrative des institutions qui requièrent un diagnostic pour offrir des services.

Citons en exemple la prévalence du diagnostic de TDAH qui a doublé au Québec en six ans, si bien qu’un enfant sur cinq en serait atteint en 2016-2017. L’absence de services psychosociaux ouvre la voie à une surutilisation des médicaments. D’ailleurs, au Québec, environ deux fois plus d’enfants consomment des psychostimulants que dans le reste du Canada. 

Accroître l’accès aux diagnostics ne fera qu’ajouter à cette tendance malsaine de vouloir étiqueter à tout prix nos enfants parce qu’ils ont besoin de ressources psychosociales que Québec ne financera qu’à condition d’un diagnostic. On oublie que ces enfants devront ensuite vivre avec ce tampon à leur dossier, parfois de façon erronée.

Le cerveau, un organe biologique

Faire un diagnostic veut dire statuer sur la présence ou non d’une maladie en s’assurant d’avoir considéré toutes les causes possibles. Pour cela, il faut maîtriser, entre autres, les fonctionnements biologiques du corps humain.

Par exemple, l’hypothyroïdie peut présenter des similitudes avec une dépression. Des hallucinations olfactives peuvent être dues à une sinusite. Une encéphalite peut donner des symptômes psychotiques. L’anxiété généralisée peut être due à une surconsommation de caféine. Le déficit d’attention peut provenir d’un déficit de sommeil.

Les psychologues et les conseillers en orientation n’ont ni la formation ni le réflexe de penser que le cerveau est un organe qui baigne dans un organisme biologique.

Explosion de coûts, perte de pertinence

Si on autorise ces professionnels à diagnostiquer, il faudra qu’ils puissent prescrire des tests de laboratoire, d’imagerie et des médicaments. Sans formation médicale, comment choisiront-ils les examens pertinents ? Comment interpréteront-ils les résultats ? 

Moins un professionnel a d’expérience et de formation pour distinguer un diagnostic d’un autre, plus il risque de demander des examens et des consultations, ce qui, indéniablement, fera exploser la caisse du Conseil du trésor. En cette ère de pertinence, peut-on faire preuve d’un peu de prudence et de cohérence ?