Je ne peux pas dire que les actions menées au cours des dernières semaines par les tenants de la cause antispéciste me dérangent. Au contraire. J’aime quand ça brasse un peu. Si personne n’entreprend rien, les choses ne bougent jamais.

Murphy Cooper
Murphy Cooper Artiste contextuel

Longtemps, je me suis servi de ma notoriété pour taquiner, piquer, provoquer les omnivores et engendrer des discussions. Ça m’amusait, mais par-dessus tout, on finissait par se rejoindre à mi-chemin. Mais depuis un certain temps, je suis habité par un certain malaise quant à la façon de promouvoir ces idées. Je me fais plutôt discret.

J’habite Verdun depuis 2012. J’ai vu le quartier se transformer à une vitesse effarante.

J’ai observé des natifs du coin, désemparés, devoir se dénicher un nouveau lieu de rencontre à la suite de la fermeture du dernier Dunkin’ Donuts qui avait pignon sur rue.

J’ai assisté à la fin déchirante de vieux commerces familiaux à la devanture défraîchie (notamment la Biscuiterie Sylvestre) n’étant pas soucieux de moderniser leur image, histoire de s’adapter à la revigoration de la Wellington. D’autres ont dû mettre la clé sous la porte à défaut de pouvoir honorer le loyer, l’engouement pour Verdun ayant fait grimper les coûts.

Verdun, comme le voulait le slogan (Verdun, c’est loin), c’était loin de tout. C’était trash. Brun. Ennuyant. Rien à faire. La ville sèche, puisque sans bars depuis 1875 jusqu’à l’ouverture d’un Bénélux en 2013. C’était parfois risqué de s’y aventurer : ce n’était quand même pas Brooklyn, mais il valait mieux ne pas s’obstiner avec une personne en situation de vulnérabilité qui, un peu agitée, prenait bien mal les refus au moment de solliciter de la monnaie. Les vitres de voiture se faisaient couramment fracasser pour une poignée de change laissée bien à la vue dans le porte-gobelet. Les vols à l’étalage étaient fréquents, voire anodins. On s’y faisait.

Adieu, quartier populaire

Un à un, les weirdos et les personnages colorés bien connus des habitués de la place se sont volatilisés et ont été remplacés par des joggeurs, des gens un peu plus aisés financièrement, hautement scolarisés, soucieux des enjeux liés à l’urgence climatique, des acheteurs de condos, des familles composées de jeunes carriéristes et professionnels, des adeptes de yoga, de 5 à 7 et de brunchs.

Verdun n’est plus un quartier populaire ; c’est une expérience urbaine à quelques pas du fleuve, à proximité de toutes les commodités et desservie par trois stations de métro.

Des commerces bios, écoresponsables, véganes et sans gluten se sont mis à pousser sur la Promenade, ce qui rend le quartier encore plus affriolant pour ceux qui, autrefois, ne s’y seraient pas sentis en sécurité ou qui s’y seraient emmerdés.

Verdun a le vent dans les voiles. L’embourgeoisement frappe fort ici et ça ne se fait pas sans violence.

Dans un groupe de rassemblement citoyen visant à freiner la gentrification, les cas de « rénoviction » (rénover pour gonfler le coût du loyer et évincer le locataire actuel afin d’accueillir des gens en mesure de payer plus cher ou convertir en Airbnb) se multiplient. Des Verdunois de toujours se font jeter à la rue au bout de deux, trois, parfois même quatre décennies à occuper le même logis. Plus moyen non plus de mettre la main sur un 4 et demie en bas de 1200 $/mois.

Les résidants de toujours, inquiets, impuissants, se sentent dépossédés du quartier qui les a vus grandir et constatent avec nostalgie que le visage de ce dernier subit chaque jour une transfiguration le rendant méconnaissable. Personne n’est à l’abri d’une éventuelle éviction.

Lorsqu’elles réapparaissent, les personnes en situation d’itinérance se font agressivement montrer la porte des commerces et des stations de métro. Souvent avec la complicité des clients. La police ne tarde jamais bien longtemps à se montrer le bout du nez quand quelqu’un semble sortir du lot. Il ne faudrait surtout pas que des « indésirables » viennent gêner le quotidien des pauvres gens.

L’embourgeoisement, c’est multifactoriel. Il n’y a pas qu’un seul coupable. 

N’empêche, l’esthétique végane y participe largement. Elle gagne en ampleur et attire dans les quartiers populaires des gens qui se distinguent par leurs valeurs progressistes, leur engagement dans la lutte contre les changements climatiques et leur haut capital culturel et financier. 

Malgré toutes les bonnes intentions de ces nouveaux résidants aisés, la lutte des classes demeure une préoccupation qui est la plupart du temps reléguée tout au bas de la liste des priorités.

Malaise

Il est donc là, mon malaise. Je me mets à la place de ceux, bien loin de ces enjeux, qui regardent ces actions antispécistes aux nouvelles et j’y vois une certaine violence.

J’y vois une violence dans le fait de faire culpabiliser les gens qui d’emblée ne se reconnaissent pas dans le branding actuel du véganisme qui contribue, avec son look épuré et son image de marque élaborée, à transformer leur quartier et à séduire des individus des autres arrondissements qui, tour à tour, viendront s’installer – et prendront la place des évincés et des moins nantis – dans les appartements fraîchement rénovés et dont le coût a été indécemment boosté (on passe parfois de 650 $ à 2500 $ par mois en quelques années seulement).

Difficile pour moi, qui ne suis pas issu d’un milieu prospère, de ne pas voir dans l’esthétique végane un symbole d’hostilité à l’encontre des pauvres. Bien que tout cela n’ébranle en aucun cas mes convictions progressistes, il me fallait tout de même, en pleine crise du logement, exprimer mon malaise et pousser pour que la lutte des classes intègre et occupe une place importante dans la discussion.

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