En réponse à la chronique de Patrick Lagacé, « Le choix des mots », publiée le 7 janvier.

Christian Rioux
Christian Rioux Chroniqueur et correspondant du Devoir à Paris

Dans sa chronique du 7 janvier qu’il me consacre entièrement, le chroniqueur Patrick Lagacé a choisi d’éviter soigneusement de répondre aux questions que je soulevais dans Le Devoir du 3 janvier dernier

Dans ce texte intitulé « Jouir sans entrave », je soutenais que le silence et l’impunité qui ont entouré pendant 30 ans l’affaire Matzneff ne relevaient ni de l’omerta imposée par un milieu littéraire suranné ni d’une prétendue culture patriarcale dont la France serait la terre d’élection.

Au contraire, ce silence s’explique par l’« interdiction d’interdire », cette idéologie issue de Mai 68 qui dominait sans partage les milieux littéraires de cette époque. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dis, mais la victime elle-même de Gabriel Matzneff, Vanessa Springora, qui affirmait sur les ondes de France Culture le 3 janvier qu’« à cette époque il était interdit d’interdire ».

Avec la malice qui le caractérise, Patrick Lagacé préfère plutôt s’en prendre à trois mots au détour d’une phrase où j’affirme que Vanessa Springora a « entretenu une relation amoureuse » avec Gabriel Matzneff alors qu’elle avait 14 ans. Cette seule utilisation du mot « amour » serait, prétend-il, rien de moins qu’un éloge du viol, alors que tout le texte est destiné à essayer de comprendre le silence autour d’un geste criminel dont je précise évidemment qu’il était puni par la loi française qui fixe l’âge de la majorité sexuelle à 15 ans.

Le chroniqueur a l’excuse de ne pas avoir lu le livre de Vanessa Springora (Le Consentement, Grasset) qui n’est pas encore offert au Québec. S’il l’avait lu, il aurait découvert que c’est elle-même qui parle de son « premier amant » (p. 54) et d’un « amour interdit » (p. 58). « Je suis amoureuse, me sens aimée comme jamais auparavant », écrit-elle (p. 56). Patrick Lagacé soupçonnerait-il Vanessa Springora de justifier le viol par cette seule utilisation du mot « amour » ?

Évidemment, non ! Dans sa vision angélique et manichéenne de l’amour, le chroniqueur fait simplement mine d’ignorer que l’amour peut être tour à tour obscène, menteur, trompeur, hypocrite, manipulateur, inconscient et même mener au viol et au meurtre. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit ici, d’un amour manipulateur et manipulé dont l’adolescente de 14 ans aurait dû être protégée au moins par ses parents dont les 200 pages du livre ne cessent d’illustrer la lâcheté ou l’inconscience, pour ne pas dire parfois la complicité.

En terminant, comment peut-on m’accuser de défendre Gabriel Matzneff alors que j’ai même osé affirmer sur les ondes de QUB Radio lundi dernier que si Vanessa Springora avait eu un père digne de ce nom, il lui aurait « cassé la gueule » ?

Ce n’est pas moi qui ai défendu la pédophilie, c’est Daniel Cohn-Bendit, leader de Mai 68 dans les années 80, ainsi que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre dans une lettre ouverte publiée par le journal Libération en 1977. Mais il sera toujours plus facile de pinailler sur un mot que de faire l’inventaire d’une révolution sexuelle qui s’est souvent faite au détriment des plus faibles, à savoir les enfants. Cela, Patrick Lagacé n’en a cure.

Réponse de Patrick Lagacé

Monsieur Rioux, Je n’ai pas lu le livre de Mme Springora, livre qui n’est pas disponible au Québec. Mais j’ai lu plusieurs entrevues que la victime de Matzneff a accordées récemment. Et il relève de l’évidence que quand Mme Springora parle d’« amour », elle parle bien sûr du point de vue de l’adolescente manipulée et violée qu’elle fut. C’est l’essence même de la dynamique pédophile : faire croire à la proie qu’il s’agit d’ « amour » et que cet « amour » est partagé. Ses propos récents au sujet de Matzneff sont tout à fait clairs là-dessus.

Sachez que si j’ai pris la peine d’écorcher un collègue chroniqueur là-dessus, c’est parce que dans le cadre de mon travail, j’ai trop souvent eu l’occasion de parler à des personnes victimes d’agressions pédophiles dans leur jeunesse. Votre choix de mots dans cette chronique de samedi me donne à penser que vous devriez faire la même chose.

Je prends par ailleurs acte de vos paroles dans les studios de QUB que vous évoquez ici. J’espère que vous me pardonnerez de les avoir ratées, tout comme j’ai raté votre entrevue à CHOI Radio X sur ce sujet. Mais j’espère que vous ne vous attendiez pas à ce que j’écoute chaque entrevue radiophonique que vous accordez pour bien comprendre vos chroniques dans Le Devoir. Je prends également acte de vos mots très durs face à Matzneff dans cette réplique que vous me servez ici dans La Presse, mots dont je me réjouis. Votre point de vue dans La Presse est beaucoup moins ambigu que dans votre chronique du Devoir. Je vous soumets que l’essence de cette réplique publiée dans nos pages aurait fait une chronique bien plus claire que celle publiée dans votre propre journal.

Sans rancune.

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