D’entendre le murmure médiatique autour du retour potentiel de Jean Charest en politique en cette période de Noël m’a presque donné le goût de vous parler de résurrection.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Alors qu’on le croyait crucifié, mort, enseveli et même descendu aux enfers, le voilà qui semble ressusciter et vouloir s’asseoir à la droite de l’échiquier politique canadien d’où il reviendrait hanter les mortels que nous sommes. 

Je voulais écrire un texte sur le sujet, mais j’ai changé d’idée à la dernière minute. À la place, permettez-moi, dans cette chronique du temps des Fêtes, de vous parler de ma mère avant d’ouvrir plus large sur la place des personnes âgées dans nos sociétés dites modernes. Car ma maman est une orpheline de naissance dont la vie ressemble un peu plus à un conte de Noël que la résurrection politique de Jean Charest. Ma grand-mère est morte peu de temps après l’avoir mise au monde. Ce drame marque le début du destin qui allait façonner celle qui deviendrait ma maman, une femme dont la touchante histoire a laissé des traces encore perceptibles au fond de ses yeux.

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« Permettez-moi de vous parler de ma mère avant d’ouvrir plus large sur la place des personnes âgées dans nos sociétés dites modernes », écrit Boucar Diouf.

Ma mère, c’est cette femme dont le sourire n’arrive pas à cacher le puits de tristesse dans ses yeux.

J’ai parfois l’impression qu’elle a passé sa vie à vouloir se faire pardonner la mort de ma grand-mère. Elle est parmi les personnes les plus généreuses et sensibles aux drames humains que je connaisse. Je parle toujours d’elle comme de la femme qui aime répéter à ses enfants que bien avant les médicaments et les docteurs, l’humain est le meilleur remède pour son prochain. Des âmes éprouvées, maman a toujours essayé d’en soigner, elle qui préfère le verbe partager au verbe donner. Elle dit souvent que lorsqu’on partage, on se départ de quelque chose à quoi on tient, alors que donner peut parfois être une simple façon de se débarrasser d’une chose à laquelle on ne tient pas.

Je reviens juste du Sénégal ou j’ai passé une dizaine de jours auprès de mes vieux parents. Ma mère a 82 ans. Quand on lui demande comment elle se sent, elle répond : « Depuis quelques années, je retourne à l’enfance tranquillement. » Maman professe à qui veut l’entendre sa conception circulaire de l’existence humaine, et ce, depuis des années. « La vie, dit-elle, est une promenade sur notre planète ronde. Plus on s’éloigne du début, plus on s’en approche aussi. » C’est peut-être aussi la même boucle qui guide la promenade de Jean Charest sur la planète politique.

Dans la tradition de mes ancêtres, la naissance et la mort semblent parfois se superposer. On enterre un mort comme on sème un grain de maïs au début de la saison des pluies. De la graine jaillit un plant qui portera un épi, comme une maman transportant un bébé sur son dos. Le développement et la maturation de l’épi s’accompagnent du vieillissement et de la mort progressive de la plante mère qui sera ultérieurement régénérée par l’une de ses graines. Ainsi va le cycle de la vie, selon ma mère.

Si je vous raconte cette page bien personnelle à l’approche de Noël, c’est pour vous souhaiter de profiter de ce temps d’arrêt pour penser aussi aux personnes âgées souvent esseulées pendant que les lumières scintillent dehors.

Le système de production capitaliste n’est malheureusement pas très tendre avec ceux qui ne participent plus activement à sa sacro-sainte croissance économique. Pourtant, on gagnerait à se rappeler à chaque instant, pour paraphraser la formule de la poète innue Joséphine Bacon, que les anciens ont tapé à la sueur de leur front et souvent au prix de leur santé, les chemins sur lesquels nous marchons confortablement aujourd’hui. Tout faire pour s’assurer qu’ils finissent paisiblement leur promenade terrestre devrait donc être une priorité dans toute société qui se respecte. Si tu chouchoutes un vieillard depuis l’aube et que le soir tu le chicanes, il se peut qu’avant de fermer les yeux, il ne se ne souvienne que d’avoir été grondé toute la journée. Ainsi disait mon grand-père pour nous rappeler d’être toujours doux avec les cheveux tout blancs de ceux qui ont vu neiger et qui savent garder la tête froide lorsque les esprits s’échauffent.

Ma mère dit souvent que c’est le pied et non la bouche qui trace le chemin de la parenté et de l’amitié. Quand on aime quelqu’un, dit-elle, il faut aussi se déplacer pour aller le voir. Elle me rappelle souvent : « Boucar, c’est bien, le téléphone, mais on a besoin de se voir en personne. »

C’est bien aussi, les médias sociaux et autres gadgets de communication virtuelle, mais il faut aller visiter les anciens pendant les Fêtes et encore plus après l’extinction des lumières. Si Joseph, avec Marie enceinte, a traversé son pays à dos d’âne pour se rendre à la ville de ses ancêtres, prendre la rue Saint-Joseph avec votre mari pour traverser la ville en vous tapant deux ou trois dos d’âne pour visiter grand-papa ou grand-maman dans le désert de solitude où il ou elle crèche, eh bien, ce n’est pas un exploit digne des grands mages. Pourtant, votre présence vaudra de l’or. Laissez-le ou laissez-là alors déballer son sac et vous faire présent des souvenirs qui remontent à quelques années-lumière et des poussières d’étoiles. Les présents du passé ont toujours le plus bel emballage, et Noël, depuis le début, c’est d’abord et avant tout une histoire de famille.

Je vous souhaite un joyeux temps des Fêtes !