En réponse au texte des psychiatres Stéphane Proulx et Laurence Chanut publié le 18 novembre, « Il y a urgence de sécuriser nos hôpitaux »

Jean-François Plouffe Jean-François Plouffe
Chargé de dossiers et de communications, Action Autonomie, le collectif pour la défense des droits en santé mentale de Montréal

Dans La Presse du 18 novembre, les psychiatres Stéphane Proulx et Laurence Chanut en appellent au resserrement des mesures de sécurité dans les unités psychiatriques des hôpitaux montréalais.

Action Autonomie, le collectif pour la défense des droits en santé mentale de Montréal, propose d’apporter un autre éclairage à cette question, celui des personnes qui, de gré ou de force, utilisent les services en psychiatrie.

Durant l’année 2014, plus de 3000 requêtes ont été présentées au district de Montréal de la Cour du Québec pour priver des personnes de leur liberté en vertu des dispositions la Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui (RLRQ ch. P-38.001).

Sur la base des conclusions d’examens psychiatriques plus ou moins rigoureux, exécutés le plus souvent illégalement, sans le consentement et à l’insu des personnes concernées, les hôpitaux obtiennent, à l’issue d’audiences expédiées en quelques minutes, l’autorisation du tribunal de garder ces personnes de force, pour une période qui atteint fréquemment 30 jours. C’est la garde en établissement. Elle est acceptée par les juges dans 97 % des cas.

Que se passe-t-il durant cette période de réclusion forcée ?

Dans la majorité des cas, les patients sont tout d’abord dépouillés de toutes leurs possessions, qui sont mises sous clé : vêtements, papiers d’identité, téléphone cellulaire, etc. Ils ne sont vêtus que de la jaquette de l’hôpital. Leurs objets personnels pourront leur être rendus peu à peu, surtout s’ils « collaborent » bien à leur traitement.

Sans tenir compte de la loi qui l’oblige à obtenir leur consentement aux soins, le personnel de l’hôpital imposera souvent la prise de médicaments, sans donner d’information sur la nature du produit ni sur ses effets. Dans plusieurs cas, des personnes sont menacées d’une prolongation de la durée de leur hospitalisation forcée si elles refusent la médication.

En cas de résistance, on aura aussi recours, entre autres sanctions, à la contention à l’aide de sangles ou de vêtements qui ressemblent beaucoup aux anciennes camisoles de force, et on confinera la personne à un espace clos, souvent après lui avoir administré un tranquillisant, toujours sans son consentement.

Le psychiatre devient alors le maître de la destinée du patient durant toute la durée de sa garde.

C’est lui qui décidera non seulement des modalités de sa médication, mais aussi de son accès à ses vêtements, de sa participation aux (rares) activités de loisir offertes, de la possibilité d’une courte sortie de groupe sous étroite surveillance, de la présentation au tribunal d’une nouvelle demande visant à prolonger la garde, etc.

Pressé par les contraintes d’un système de soins basé sur la performance et la productivité, le personnel hospitalier néglige d’offrir aux patients ce dont ils ont le plus besoin : l’écoute, le dialogue, la compréhension de leur histoire de vie et du contexte psychosocial qui les a menés en psychiatrie.

Laissée à elle-même durant des semaines dans un environnement contraignant et peu propice à un retour à l’équilibre émotionnel, la personne ne peut souvent que développer des frustrations et de la colère face au traitement dont elle fait l’objet et qui ne répond pas à ses besoins. Dans certains cas, elle développera une phobie des hôpitaux, qui freinera à l’avenir son recours à des soins requis par son état de santé, autant physique que mentale.

La garde en établissement sera souvent suivie d’une autorisation judiciaire de soins et/ou d’hébergement. La personne sera forcée par le tribunal (qui accueille 99 % des requêtes des hôpitaux) à prendre des médicaments qui lui occasionnent d’importants effets secondaires, à aller vivre dans un lieu d’hébergement qu’elle n’a pas choisi, ou une combinaison des deux.

Ce type d’autorisation dure généralement autour de trois années et est fréquemment renouvelé, parfois pour le reste de la vie de la personne concernée.

Le milieu de la psychiatrie dispose d’un arsenal de moyens destinés à imposer ses biais biomédicaux aux personnes qui y sont prises en charge, souvent malgré elles. Plutôt que d’en appeler à un resserrement sécuritaire, les psychiatres devraient se conformer aux lois, réévaluer leurs pratiques, convenir que la culture ambiante en psychiatrie peut contribuer à générer des comportements agressifs et considérer, au-delà de diagnostics parfois discutables, leurs patients dans leur globalité humaine et citoyenne.