Il y a deux semaines, un article est paru dans La Presse en réaction au nouveau phénomène de l’« éco-embourgeoisement » qui statuait d’emblée que lorsque « des pistes cyclables ou des jardins urbains apparaissent dans un quartier, les locataires les plus précaires sont souvent évincés pour laisser place à des plus fortunés ». Les réseaux sociaux ont partagé la nouvelle, dénonçant ces dérives urbaines qui rejettent les plus démunis. Toutefois, la logique derrière cet argument n’est pas sans faille et il y a une nécessité de tempérer le tout.

Alexandra Nadeau Alexandra Nadeau
Titulaire d’une maîtrise en études urbaines et agente de projet en participation citoyenne et verdissement

Il est vrai qu’à Montréal, c’est la crise, les prix des logements sont à la hausse et beaucoup en ont souffert, particulièrement cette année. Toutefois, l’explication de cette situation va bien au-delà de la création de quelques parcs et pistes cyclables, et il y a également du beau qui accompagne ces revitalisations urbaines.

Il est nécessaire rectifier le tir sur les causes et les impacts de l’embourgeoisement – ou gentrification –, ce mot qui semble être utilisé allègrement dans le discours public depuis quelque temps, malgré toute la complexité qu’il contient. Bien qu’on puisse observer certaines corrélations entre certaines variables, le lien de causalité n’est pas implicite et l’embourgeoisement ne peut être réduit ni à une seule cause ni à une seule conséquence.

Une mobilisation nécessaire

Cette lettre n’est pas un plaidoyer en faveur de l’embourgeoisement. Ce phénomène est préoccupant et doit être étudié attentivement. De nouveaux projets immobiliers privatifs et des commerces haut de gamme s’installent dans des quartiers populaires, la réglementation sur l’inclusion de logement social dans les nouveaux développements est insuffisante pour combler les besoins pressants, peu d’outils semblent être disponibles ou en mesure d’éviter la hausse des prix des loyers ou des services existants et finalement, la spéculation sur les terrains qui supportent le tout va bon train. Les projets menés de cette façon ne favorisent effectivement pas l’inclusion sociale dans une ville et tendent à embourgeoiser des quartiers. La mobilisation contre l’embourgeoisement est nécessaire.

Plusieurs mécanismes contribuent à l’embourgeoisement dans une ville. Il est donc fallacieux de dire que tout projet d’embellissement, de verdissement, d’animation de l’espace public ou de revitalisation urbaine mène nécessairement à l’exclusion des plus démunis. À ce titre, des projets favorisent l’inclusion et l’amélioration des espaces de vie en tenant compte des besoins de la communauté locale, et ce, pour les populations de tous âges, tous genres, toutes origines et tous profils socioéconomiques. Par contre, il est vrai et important de mentionner que dans un quartier en embourgeoisement, on observe que certains projets « verts » sont financés dans l’objectif d’attirer des populations plus aisées.

Le vrai problème émerge ici, alors que la création de ces nouveaux espaces est liée à l’investissement privé dans le développement d’un quartier.

Qui dit transformation urbaine ne dit donc pas nécessairement embourgeoisement. En effet, plusieurs cas démontrent qu’aménager de nouveaux parcs et jardins dans l’espace public bonifie l’offre de lieux de rencontre et diminue la ségrégation spatiale entre divers groupes sociaux dans la ville. L’agriculture urbaine permet également à des personnes en situation de marginalité de mettre les mains à la terre, de produire des aliments frais et abordables et de participer à un projet significatif.

En réponse à l’article paru dans La Presse, montrer du doigt ces projets verts comme responsables de l’embourgeoisement dans un quartier est malhabile. Prétendre qu’ils ne répondent pas aux besoins des populations vulnérables est réducteur et élitiste. C’est assumer que les quartiers bétonnés classés comme îlots de chaleur et déserts alimentaires ne souhaitent et ne méritent pas l’accès à de tels jardins, parcs et pistes cyclables.

Le corollaire de cet argument est que les beaux projets innovants n’ont vraiment leur place que dans les quartiers privilégiés qui peuvent allègrement être embourgeoisés.

La construction des bâtiments de l’Université de Montréal – et des bâtiments du nouveau Mila, l’Institut québécois de l’intelligence artificielle – attire certes l’arrivée de nouveaux ménages plus fortunés. L’impact sur la hausse du prix des loyers de Parc-Extension se fait et se fera sentir. C’est déplorable. Mais attaquer les projets d’agriculture urbaine qui occupent une part infime de ce projet, c’est attaquer la mauvaise cible. C’est oublier que les jardins éphémères du campus MIL jouent exactement ce rôle d’interface entre divers groupes sociaux et que la population des quartiers avoisinants, tant Parc-Extension qu’Outremont, s’implique dans cet espace collectif et bénéficie de ses fruits.

L’embourgeoisement est bien réel à Montréal, et les facteurs qui en sont responsables sont de mieux en mieux connus. Cessons d’accuser le verdissement et le réaménagement de l’espace public au tribunal de l’embourgeoisement. N’investissons pas nos énergies à décrier ceux qui tentent sincèrement de transformer la ville du bas vers le haut. Pendant ce temps, les puissants investisseurs qui imposent leurs développements immobiliers s’enrichissent et se réjouissent de voir l’attention se détourner d’eux.