Quand des pistes cyclables ou des jardins urbains apparaissent dans un quartier, les locataires les plus précaires sont souvent évincés pour laisser place à des plus fortunés. L’« éco-embourgeoisement » fait maintenant partie des batailles des groupes sociaux. Nos explications.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Verdissement sans logements sociaux

En 2013, une ruelle située entre les rues Sainte-Émilie et Saint-Ambroise, dans le quartier Saint-Henri, a été nettoyée et transformée en « Woonerf », un concept néerlandais à mi-chemin entre la ruelle verte et la rue piétonnière. Rapidement, le quartier a changé, attirant des ménages moins pauvres. « Saint-Henri, dans la ruelle Sainte-Émilie et sur les berges du canal de Lachine, est le meilleur exemple d’écogentrification », explique Fred Burrill, étudiant au doctorat en histoire et militant anti-embourgeoisement. « Les fonds publics pour le verdissement servent comme outil de mobilisation du capital privé immobilier. On veut attirer des gens qui ont un certain style de vie basé sur le bien-être physique, qui ont plus de moyens. On dit souvent que pour mesurer la gentrification, il faut compter le nombre de personnes qui font du jogging le matin. » M. Burrill n’est pas contre le verdissement des quartiers. « Mais il faut réserver auparavant des lots pour le logement social et abordable, pour que les résidants d’avant puissent rester dans le quartier. » 

Besoins différents

Nathan McClintock, urbaniste à l’Université d’État de Portland qui passe une année sabbatique à l’Université Concordia, ajoute que les besoins « verts » des pauvres et des riches sont parfois différents. « Quand des hipsters plus aisés s’installent dans un quartier pauvre, ils demandent à la Ville des aménagements, de l’agriculture urbaine, dit M. McClintock. Il faut chercher ce que veulent les habitants d’avant. Par exemple, dans un parc, plutôt que des jardins communautaires ou des arbres fruitiers, les résidants plus humbles préfèrent peut-être un court de basket, un parc à chiens. » D’autres exemples d’éco-embourgeoisement au Québec incluent Parc-Extension, avec les jardins urbains du campus MIL, et la revitalisation des berges de la rivière Saint-Charles, à Québec.

Les pistes cyclables de transit

Aux États-Unis, la lutte contre l’éco-embourgeoisement a souvent entouré les pistes cyclables dans les quartiers pauvres. « On les appelle parfois les White Bike Lanes, les cyclopistes pour Blancs, dit Nathan McClintock. Quand on les installe dans des quartiers pauvres de transit, entre la banlieue plus aisée et le centre, les commerçants sont contre, les résidants locaux ne s’en servent pas nécessairement. Il y a eu notamment à Portland un mouvement pour restreindre toujours plus les quartiers historiquement noirs. À un certain point, les Afro-Américains disent : “C’est assez, on a toujours changé notre quartier sans nous poser de questions”, la cyclopiste est la goutte qui fait déborder le vase. »

Un autre point de vue

Simon Racine a longtemps été organisateur communautaire à Parc-Extension. Il est maintenant directeur des grands projets à Soverdi, une ONG qui œuvre dans le verdissement à Montréal. « Honnêtement, quand j’entends parler de gentrification d’un quartier, souvent, je me dis que les premiers nouveaux résidants sont ceux qui dénoncent la gentrification, dit M. Racine. Tout d’abord, les étudiants arrivent, ils sont plus activistes, puis les jeunes professionnels. Mais le processus commence avec les étudiants. On parle maintenant d’écogentrification. Honnêtement, je ne crois pas que ce soit une piste cyclable ou un jardin urbain qui va faire en sorte que des gens riches vont s’installer dans les quartiers pauvres. À Parc-Extension, il fait souvent cinq degrés de plus l’été que dans les quartiers voisins plus aisés et plus verts. Il faut changer ça, de toute façon. »

La High Line de New York

À Manhattan, le parc surélevé de la High Line, une ancienne voie de métro, est devenu un incontournable pour les touristes depuis son ouverture complète en 2014. Mais ses créateurs ont eu depuis un mea-culpa : les logements modestes qui entourent la High Line ont depuis cédé leur place à des appartements plus luxueux. « On n’a vraiment pas fait attention aux besoins en logement abordable, qui sont devenus criants avec le parc surélevé », explique Ana Krejcarek, directrice de l’ONG The High Line, créée par les architectes du projet pour lutter contre l’éco-embourgeoisement. « Aux quatre coins des États-Unis, les jeunes déménagent en ville et déplacent les habitants moins aisés. Nous aidons les villes à mieux planifier les améliorations vertes. Il faut penser très tôt aux endroits qui seront réservés aux logements sociaux, aux mécanismes de contrôle des loyers. » L’un des projets soutenus par l’ONG Green Point, à Brooklyn, est un exemple à suivre, selon Guillaume Béliveau-Côté, qui vient de terminer son doctorat en aménagement du territoire à l’Université Laval. « La ville et les promoteurs ont fait des alliances stratégiques avec des acteurs locaux pour conserver l’image du quartier ouvrier, les services pour les résidants existants, tout en vendant un mélange de mixité sociale et de quartier vert à une nouvelle population. »