Cette lettre s’adresse à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Justine Rouette Justine Rouette
Pédiatre

Chère DPJ,

Je suis pédiatre et te côtoie parfois. La plupart du temps, sous forme de questionnement : devrais-je te signaler ce patient ? Le plus souvent, je décide que non, qu’il n’y a pas de motifs raisonnables. Mais, à l’occasion, lorsque je suis réellement inquiète pour la sécurité de mon patient, je fais appel à toi.

Je regarde la tempête qui te secoue en ce moment et je me sens triste.

Bien sûr, je comprends l’indignation qui soulève la population québécoise. Moi-même, en ce tragique matin d’avril où j’ai appris la mort de la fillette de Granby à la radio, j’étais bouleversée, choquée, atterrée. J’étais en colère contre toi : comment avais-tu pu faillir à ce point ? Quelles erreurs impardonnables avais-tu commises ?

Maintenant que la – très nécessaire – commission d’enquête a commencé, on t’accuse de tous les maux. Trop punitive, tu enlèverais des enfants à leur famille sans raison valable.

Je suis tout à fait d’accord que le système de santé ne dessert pas bien les familles « à risque ». Je rêve du jour où ces familles moins outillées pourront être prises en charge rapidement et assidûment par des services et des intervenants sociaux qui les soutiendront. Où nous aurons, comme professionnels de la santé, des alternatives au signalement, car nous serons rassurés de laisser partir nos patients de notre clinique ou de notre hôpital, sans craindre qu’ils soient maltraités au retour à la maison. Je rêve d’un système qui valorise les interventions en santé mentale, qui donne accès efficacement aux ressources d’aide, qui ne juge pas. Oui, notre système marginalise les familles en difficulté et cela doit changer.

Ce que j’ai vu

Mais…

J’ai vu un enfant de 2 ans hospitalisé pour fracture du fémur à la suite de maltraitance.

J’ai vu un bébé dans le coma à cause de blessures qu’on lui avait infligées au cerveau.

J’ai vu une enfant transférée aux soins intensifs à la suite de mauvais traitements qui avaient blessé son foie, ses reins.

Des enfants souffrant de graves retards de développement car ils manquaient de stimulation à la maison.

La maltraitance existe et elle peut avoir des conséquences dévastatrices et irréversibles. Comme nous l’a démontré funestement la mort de cette enfant à Granby.

Je refuse donc de me joindre au salissage sans appel dont tu fais l’objet.

Il faut certainement revoir le système et apprendre de cette tragédie. Tu as de graves failles et il faut y remédier. Il faut aussi te donner les moyens de protéger nos enfants, en commençant par engager plus d’intervenants qualifiés. Mais je souhaite tout de même que tu sois là pour rester, pour le bien-être de nos enfants.