La vie m’a enseigné que de battre les attentes peut s’avérer à l’occasion aussi important que le dénouement final.

Michael M. Fortier Michael M. Fortier
Collaboration spéciale*

Dans un milieu où les communications et le message prennent une place disproportionnée, la politique est un refuge parfait pour celui qui parvient à saisir cette règle.

Le Bloc québécois triomphe sans l’ombre d’un doute – autant dans la perception que dans les faits.

On peut prétendre que les autres partis ont conduit de mauvaises campagnes ou que leurs programmes n’étaient pas toujours au diapason du Québec ; mais le résultat parle de lui-même. Le Bloc québécois a plus que triplé sa députation.

Jagmeet Singh agissait un peu en conquérant, lundi soir. Une mauvaise lecture, selon moi, de sa véritable influence sur les politiques d’un gouvernement libéral minoritaire.

M. Singh livre beaucoup moins de députés que son prédécesseur ne lui en avait confié, mais comme le parti a évité la catastrophe tant prédite depuis plusieurs mois, M. Singh respire toujours.

Ses collègues lui reprochaient son manque d’ardeur dans le travail parlementaire et sa connaissance approximative de certains dossiers. Les 40 derniers jours auront certainement servi de cours accéléré sur les affaires de l’État.

M. Singh a peut-être sauvé son emploi, mais il sera appelé à intervenir beaucoup plus souvent pendant la vie de ce Parlement minoritaire. Son droit à l’erreur demeure néanmoins mince.

Malgré des apparences de satisfaction (la pluralité des votes, des gains de plus de 20 sièges), Andrew Scheer sait fort bien que son parti est déçu. Comment ne pas avoir réussi à battre M. Trudeau — ne serait-ce que par un seul siège — alors qu’il jonglait avec autant de sujets contrariants ? On reproche beaucoup à M. Scheer de n’avoir pas fait de gains au Québec, mais Stephen Harper, trois fois victorieux, n’a jamais fait élire plus de 10 députés au Québec.

L’obstacle infranchissable, le vrai, affronté par les conservateurs, s’appelle l’Ontario. Jamais n’aurais-je cru qu’il livrerait des résultats quasi identiques aux élections de 2015. Cette province posée, raisonnable et prudente a-t-elle vraiment associé M. Scheer à un premier ministre provincial dont elle regrette amèrement l’élection en 2018 ? Possiblement, mais l’explication est courte.

Je pense que les conservateurs devraient s’interroger plus largement sur la campagne électorale et le menu de propositions tablées.

Sur la question des impôts, l’électrice de Mississauga pouvait-elle vraiment saisir les distinctions entre les offres conservatrice et libérale ?

Sur le sujet de l’environnement, fallait-il miser le va-tout sur des percées technologiques pour réduire les gaz à effet de serre ? Je conseillerais à l’équipe de M. Scheer de ne pas mettre tout le blâme sur le perron de Doug Ford. Comme M. Ford risque d’être toujours premier ministre au prochain scrutin fédéral, il faudrait probablement changer le plan d’action.

Plusieurs considèrent que Justin Trudeau sort meurtri du résultat de lundi. Je ne suis pas d’accord. Non plus sur le fait qu’il a mené une mauvaise campagne. Au déclenchement des élections, l’inquiétude avait gagné les libéraux. Les sondeurs le confirmaient : M. Scheer avait de bonnes chances de finir en tête. Au bout du compte, les libéraux se retrouvent avec une confortable minorité et un paysage parlementaire qui devrait leur permettre d’adopter de larges pans de leur programme.

M. Trudeau devra toutefois se pencher sur ses rapports avec ses homologues provinciaux. La hargne avec laquelle il s’est acharné sur Doug Ford a probablement plu à ses collaborateurs (et n’est possiblement pas étrangère aux résultats), mais n’est pas digne d’un premier ministre du Canada. Jason Kenney n’est pas Doug Ford et pourra contre-attaquer dans les deux langues officielles avec probablement plus d’éloquence que M. Trudeau.

Je ne suis pas convaincu que les Canadiens vont apprécier des querelles perpétuelles entre Ottawa et les provinces.

Monsieur Trudeau devrait craindre d’être sanctionné par l’électorat, surtout qu’il sera le premier à solliciter son appui dans 18 à 24 mois.

Le spectre d’une crise d’unité nationale existe, mais M. Trudeau dispose de plusieurs outils pour la pallier : son désir de mettre en œuvre Trans Mountain en tête de liste. Mais M. Trudeau a une obligation de résultat dans ce dossier. Le gouvernement ne peut plus échapper le ballon — cette savante démonstration d’amateurisme doit cesser.

De plus, M. Trudeau doit offrir (au moins) à l’Alberta la possibilité d’avoir un des siens à la table du Cabinet. Cette personne serait recrutée au Sénat — ce qui n’est pas un problème insoluble. Stephen Harper m’avait demandé de jouer ce rôle en 2006 pour représenter les intérêts de la région de Montréal. Malgré les cris de nos adversaires, cette solution avait donné une voix à Montréal et permis l’aboutissement de nombreux dossiers.

Il n’existe pas de solution parfaite pour satisfaire l’Ouest dans les circonstances actuelles, mais M. Trudeau doit faire preuve d’ouverture et de créativité pour y arriver.

* Banquier, Michael M. Fortier a été ministre dans le gouvernement de Stephen Harper.