François Legault s’est déclaré prêt à affronter les médecins spécialistes sur le dossier de la rémunération, et nous voilà donc repartis pour une autre série de négociations qui monopoliseront le temps et l’attention de bien des Québécois.

Samuel Freeman
Samuel Freeman Pédiatre, Montréal

En tant que médecin spécialiste, pédiatre depuis à peine deux ans, cette nouvelle me désole, mais pas pour les raisons évidentes. Comme toute personne, je ne suis pas ravi à l’idée de gagner moins d’argent. Mais, comme mes collègues spécialistes, je ne suis pas à plaindre.

Je gagne bien ma vie et je continuerai d’être parmi les Québécois les mieux payés même si le gouvernement réussit à réduire mes revenus de 20 %. 

Je désespère plutôt pour notre système de santé et pour nos énergies collectives précieuses et limitées, qui se verront sapées encore une fois par le sujet qui divise et sans intérêt de l’argent.

En rouvrant des négociations à peine closes, le gouvernement se propose de couper de 1 milliard la rémunération de médecins qui viennent tout juste de négocier une augmentation. Si on semble tourner en rond, c’est bien parce que c’est ça qu’on fait. Pendant ce temps, on ne parle pas de ce qui compte vraiment : la qualité des soins de santé et le perfectionnement d’un système dont les priorités devraient être la durabilité, l’efficacité et l’excellence.

Je suis le premier à le dire : les médecins au Québec gagnent très bien leur vie. Nous bénéficions aussi d’un prestige social considérable. Nous pouvons nous incorporer, ce qui nous permet de payer des impôts aux taux favorables des entreprises plutôt que des particuliers. Nous avons une association professionnelle, la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), qui nous représente avec aplomb et qui, grâce à nos cotisations, peut se permettre d’embaucher les meilleurs négociateurs. En tant que travailleurs autonomes, nous travaillons à notre compte et nous jouissons souvent d’une flexibilité et d’une liberté enviables dans nos horaires.

Quelques désavantages

Le revers de la médaille, c’est que nous n’avons pas d’avantages sociaux, de fonds de pension, d’assurance invalidité. Tout ça, nous le payons nous-mêmes. Les médecins qui travaillent en cabinet paient d’importants frais de bureau. Nos études sont longues, difficiles, et favorisent l’endettement. Nous sommes souvent obligés de travailler le soir et la fin de semaine. 

Nous servons un public qui est, on le comprend très bien, constamment frustré par les temps d’attente, le manque de services, les délais de soins. Nous vivons des situations extrêmement stressantes, voire traumatisantes. Nous souffrons d’épuisement professionnel à des taux faramineux.

Je regarde ce bilan et je ne peux pas dire si, oui ou non, on mérite notre paie. Je peux seulement dire que notre travail présente des avantages et des inconvénients. Le gouvernement, lui, a-t-il une meilleure analyse ? Je ne le sais pas, mais j’en doute.

Une chose est certaine : aller chercher ce fameux milliard chez les médecins spécialistes ne changera pas le fait que notre système carbure toujours au fax, aux copies conformes et au stylo bille, qu’on essaie de financer nos nouveaux hôpitaux en y vendant de la malbouffe et qu’on est en crise constante de ressources humaines dans nos établissements de santé. On peut toujours dire que c’est à cause de la paie des médecins, mais je ne pense pas que l’analyse tienne. Bref, on a d’autres problèmes aussi.

Le fait est que l’argent nous limite beaucoup, si c’est notre seule et unique référence. Si le gouvernement, les médias et les associations argumentent sans cesse sur l’impact de nos revenus sur le budget de l’État, il ne faut peut-être pas s’étonner si les médecins commencent à voir leur situation seulement en termes d’argent. 

Les omnipraticiens, eux, comprennent sans doute bien ça. On leur a imposé des primes d’un côté et des sanctions de l’autre au cours des dernières années pour les motiver ou les contraindre (ou les deux à la fois, pourquoi pas ?) à prendre en charge plus de patients. Dans tout ce brouhaha, il y a un message quasi subliminal qui est constant : patient égale argent.

Tout est relatif

Les médecins gagnent-ils trop, pas assez, juste assez ? Comment le savoir ? Je pose la question en toute sincérité. Que mesure-t-on dans nos débats à ce sujet, sauf de gros chiffres qui dégoûtent le public ? On dépense 20 000 $ sur une voiture : c’est trop si c’est un bazou de 12 ans, mais c’est un très bon prix pour une Tesla neuve. Il faut essayer de comprendre si nous, les médecins, on est un bazou, une Tesla, ou peut-être une Corolla 2014 bien entretenue. Pour le comprendre, il faut que nous sachions ce qu’on fait, comment on le fait, et si on répond aux besoins du public. On ne peut pas se contenter de savoir ce que ça coûte.

Le choix de réduire la rémunération des médecins pourrait être un choix légitime et bien fondé, au service d’un meilleur système. Si c’était le cas, je pense même que plusieurs médecins l’accepteraient volontiers.

Je connais plein de collègues qui échangeraient de l’argent contre un système plus fonctionnel et la possibilité de faire ce qu’ils aiment, plutôt que de galérer dans la dysfonction. Mais nous sommes loin de là pour l’instant.

Qu’est-ce que je propose ? Un changement d’attitude. Un exercice de réflexion sur nos principes fondamentaux. Une trêve des négociations à n’en plus finir. Si on se mettait tous ensemble pour définir les valeurs et les objectifs de notre système de santé ? Si on commençait à mesurer notre performance et à se demander si on contribue notre juste valeur ?

Si on travaillait ensemble, professionnels, gestionnaires, chercheurs et usagers, pour combler les lacunes, développer des solutions et s’appuyer pour créer quelque chose de mieux ? L’idée est folle, je le sais. Mais je promets que si ça ne marche pas, on pourra toujours se remettre à parler d’argent.

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