Selon les données publiées par la Sécurité publique ce printemps, près de 5447 maisons ont été inondées et 10 386 personnes ont été évacuées, notamment dans les régions des Laurentides et de l’Outaouais. Ces personnes sont pour la plupart toujours en détresse et se trouvent sans un logement fixe, ayant besoin criant d’une aide.

Yenny Vega Cardenas
Yenny Vega Cardenas Présidente du Centre juridique international pour les droits de la nature, et cinq autres signataires*

Bien que les années 2011 et 2017 aient aussi été marquées par des inondations importantes, cette année la situation a été aggravée par la digue ayant cédé à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, permettant aux eaux du lac des Deux Montagnes de se déverser sur le territoire.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

« Le gouvernement devrait prendre des mesures pour aider les municipalités à garantir un développement urbain responsable », écrit l’auteure.

Quelques semaines après la catastrophe, on dénombre encore 5500 personnes sinistrées qui demeurent évacuées, qui ont évidemment tout perdu et qui font maintenant face à un défi de taille et à une grande incertitude quant à l’avenir. Il est à noter que la plupart des endroits sinistrés se trouvaient dans des secteurs inondables.

Ces évènements nous conduisent à nous demander si on peut s’attendre à pire dans les années à venir. Les changements climatiques sont une réalité, tout comme la tendance de la société d’insister sur le développement économique, urbain et résidentiel à tout prix.

Il est indéniable que le gouvernement devrait prendre des mesures pour aider les municipalités à garantir un développement urbain responsable, à s’adapter aux changements climatiques et à respecter l’espace nécessaire à la nature. La prévention sera de mise, mais plus encore, il est temps de redonner au fleuve ce qui appartient au fleuve !

Une situation insensée

La force de l’eau ne doit pas être ignorée. On ne doit plus tolérer la construction de résidences de plus en plus près des zones inondables. Or, 80 % des zones humides au Canada sont près des zones urbanisées. On a constaté, le 9 mai dernier, qu’il existe déjà des projets de construction comme une école en zone inondée à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, impliquant la destruction de milieux humides ! Rappelons-le, les milieux humides ont d’importantes fonctions dans les écosystèmes.

Tenter de contrôler une telle quantité d’eau avec des digues, rendre des zones inondables artificiellement non inondables, remplacer des milieux humides de manière artificielle, surtout dans une époque de changements climatiques, devient de plus en plus insensé. Les risques sont plus présents que jamais et laissent des milliers de personnes et de familles dans la plus grande détresse.

Les circonstances montrent l’étendue de notre incompréhension, ou du moins notre inconscience collective devant les entités naturelles comme le fleuve. Après des années de laisser-aller des autorités gouvernementales et municipales, les développements urbains aussi près des berges se présentent comme le reflet de ce déni.

Les étendues d’eau sortent de leur lit chaque printemps et cela constitue le cours normal et prévisible de leur caractère naturel. L’avoir ignoré aussi longtemps ne pouvait nous mener ailleurs qu’aux catastrophes actuelles.

Un sujet de droit

Il n’existe donc pas d’autre voie que de redonner à l’eau son chemin, qui constitue le corps du magnifique fleuve Saint-Laurent. C’est en ce sens que prévenir devrait être synonyme de respecter les cycles naturels du fleuve. Et ce respect passe par sa reconnaissance comme sujet de droit. Cela implique ainsi de le reconnaître comme un être vivant, dynamique et comme un milieu de vie.

Cette reconnaissance devrait permettre de respecter son cours naturel, ses cycles et les millions d’espèces vivantes qui l’habitent. Cela, sans omettre de réaffirmer l’indéniable lien qui existe entre la population du Québec et le fleuve. 

Donner un véritable statut juridique au fleuve et à ses affluents signifie ainsi leur reconnaître le droit à la vie, à la restauration et à la protection (principes de prévention et de précaution inclus).

À l’image du fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande, du lac Érié et la rivière Klamath aux États-Unis et du fleuve Atrato en Colombie, cette reconnaissance du fleuve Saint-Laurent comme entité vivante ayant des droits permettra de respecter son cours, ses mouvements et les milieux humides qu’il crée lui-même en bordure. Bref, faire de lui notre meilleur allié. Lui accorder des droits implique pour l’être humain et la société tout entière de respecter en amont sa place au lieu d’agir en aval avec des sanctions, des réparations parfois tardives et en cherchant des coupables.

C’est un vrai changement de paradigme environnemental qui éviterait d’énormes dégâts au cours des années à venir et profitera certainement aux générations futures.

Il est temps de redonner au fleuve ce qui appartient au fleuve ! C’est pourquoi nous souhaitons que le gouvernement reconnaisse le fleuve Saint-Laurent comme sujet de droit. 

* Signataires, du Centre juridique international pour les droits de la nature (CJIDN) : Nathalia Parra Meza, vice-présidente ; Inès Benadda, étudiante en droit et directrice du projet Saint-Laurent ; Alexis Brien-Langevin, étudiant en droit et recherchiste ; Andrew Galliano, étudiant en droit et recherchiste ; et Laurence Sicotte, étudiante en droit et recherchiste