Je m’étais promis, durant mes vacances, de ne pas travailler. En ce moment, les jours de pluie se suivent et mon dimanche imite mon samedi.

Isabelle Picard Isabelle Picard
Ethnologue

Un Jean Leloup espagnol joue au café où j’ai trouvé refuge après avoir visité tous les musées possibles. J’en suis réduite à regarder défiler l’actualité sur un écran. Une myriade d’articles sont consacrés, ces dernières heures, aux États américains qui, sur la voie du conservatisme, font de l’avortement une arme politique. Des jours de pluie, me dis-je, là-bas aussi.

Comment était-ce avant, quand les êtres étaient autrement plus libres, quand l’état comme monde n’était pas défini dans l’étroitesse des vues des uns et des autres ? Qu’en était-il de l’avortement au temps de l’Amérique autochtone, par exemple ?

On sait peu de choses, pour ainsi dire, de la pratique de l’avortement chez les Autochtones avant l’arrivée des Européens. Et ce n’est certainement pas de cela, on s’en doute, que voulurent parler les Jésuites dans leurs célèbres Relations. Encore aurait-il fallu qu’ils y entendent quelque chose chez eux d’abord. Or, la compréhension de ces affaires de femmes, de tout temps, n’a jamais été le propre de ces robes noires.

Mais que sait-on exactement de l’avortement au temps de ces commencements de l’Amérique coloniale ou même avant ? Bien sûr, ce n’est pas par un miracle venu du ciel que la majorité des unions limitaient leur progéniture à deux ou trois enfants. Les Autochtones connaissaient les cycles menstruels, bien entendu. Mais ce n’est pas tout. Des plantes aux propriétés abortives étaient aussi utilisées ici. Est-ce que des interventions mécaniques étaient aussi conduites ? Je ne le sais pas. Il est certain, en tout cas, qu’un des effets du colonialisme aura été d’oblitérer ces savoirs fragiles. Des savoirs qui se sont envolés.

Ce dont je suis à peu près certaine, néanmoins, c’est qu’aucun chef, aucune mère de clan ou homme-médecine ne disait à une femme d’avorter ou non. C’était, bien entendu, il y a plus de 400 ans.

Et me voilà à lire aujourd’hui, à propos des États-Unis, le récit de cette régression inouïe du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes.

Le Jean Leloup du café espagnol où je me suis réfugiée doit bien se demander pourquoi j’expire aussi longuement à la fin de son riff de guitare. Ce n’est pas pour ses beaux yeux, mais bien parce que ce monde me semble aveugle.

Eugénisme et avortement

Au Canada, au cours des 40 dernières années, des centaines de femmes autochtones ont été obligées de se faire ligaturer les trompes dans un colonialisme interventionniste qui s’est faufilé jusque dans les corps. 

L’eugénisme fut ici une politique de contrôle, au nom de visées politiques conservatrices, au même titre que l’avortement l’est aujourd’hui dans plusieurs États américains, selon un angle de vue à peine différent, quand on y pense bien.

Dans les deux cas, ces directives imposées aux corps des femmes témoignent du colonialisme. L’eugénisme pratiqué à l’encontre des femmes autochtones impunément durant des décennies est le pendant d’une même volonté de traiter les femmes comme un objet politique.

De voir des États comme l’Alabama, le Kentucky ou le Missouri dicter à une femme ce qu’elle peut faire ou non avec son corps a quelque chose d’incroyable. Risquer l’emprisonnement pour un avortement, être obligée de recourir dans l’ombre à des pratiques médicales aussi illégales que hasardeuses. Est-ce bien l’avenir de l’Amérique ?

Depuis le début de l’année, ce sont environ 300 nouvelles règles sur l’avortement qui ont vu le jour chez nos voisins du Sud, essentiellement dans les États de la « Bible Belt », États très croyants conservateurs du Sud-Est. Une offensive qui arrive juste après #metoo et l’élection d’une Chambre des représentants où les femmes ont nettement su prendre leur place.

Et cette photo des 25 sénateurs qui ont voté cette fameuse loi : tous des hommes, tous blancs. Des hommes qui calculent peut-être qu’un enfant sur deux qui naît aux États-Unis aujourd’hui n’est pas d’origine blanche.

Et si l’identité même de l’Amérique se cachait au cœur de ces lois antiavortement, juste derrière une dimension patriarcale que nul ne saurait nier ?

Quel est-il, cet État qui s’inscrit en personne morale hors de tout reproche pour dire à l’un ou à l’autre quoi faire au nom de principes moraux qui soulèvent plus de questions que de réponses ? Ne devrait-on pas, à tout le moins, pouvoir utiliser notre libre arbitre pour ces questions et vivre avec les conséquences de nos actes dans nos vies respectives ?

On n’a rien appris, semble-t-il, des leçons de l’histoire. Cette lutte s’avère sans cesse à refaire. Cela, au moins, il ne faudrait pas l’oublier.

Sartre disait que l’homme est condamné à être libre. Un homme, peut-être. Mais une femme, elle ?