L’histoire de la jeune fille de Granby a secoué tout le Québec et au passage mon cœur de mère.

Isabelle Picard Isabelle Picard
Ethnologue

Impossible de ne pas s’interroger sur le système et ses défaillances. De ne pas être en colère même. Je relis mon titre et je trouve que cette phrase, c’est du grand n’importe quoi. Peut-être davantage pour les femmes et les enfants autochtones.

Je sais, vous me direz qu’un enfant est un enfant, qu’une femme est une femme et que la race n’a rien à y voir. Je suis d’accord. La peine et l’impuissance ressenties quant au sort d’enfants délaissés et de femmes malmenées jusqu’à en mourir sont les mêmes, humaines, universelles.

Je vous le dis d’emblée, pas question de jouer à « ma peine est plus grosse que la tienne ». Ma réflexion me porte pourtant à lever le voile sur une réalité encore méconnue, celle des enfants et des femmes autochtones.

Au Canada, les enfants autochtones représentent 7,7 % des enfants du pays. Ils comptent cependant pour 52 % des enfants placés en famille d’accueil.

Parfois c’est plus, parfois moins. En Saskatchewan, par exemple, en 2011, 87 % des enfants placés en famille d’accueil étaient autochtones. Le Manitoba partageait à peu près les mêmes statistiques avec 85 %, alors que l’Alberta suivait avec 73 %. Et le Québec, dans tout ça ? En 2011, les enfants autochtones représentaient 2,7 % de la population québécoise et 15,4 % des cas de placement.

La surreprésentation est évidente, choquante même. Comme les statistiques portant sur le nombre d’autochtones en prison ou les hauts taux de suicide. Difficile d’éviter la comparaison et le lien de cause à effet.

Toutes les communautés du Québec ne sont pas touchées de la même manière. Chez les Anishinaabes de Lac-Simon, plus de la moitié de la population est âgée de moins de 12 ans, soit près de 800 enfants. Au 1er janvier 2017, 148 enfants de la communauté vivaient en famille d’accueil, soit près de 20 %. Chez moi, à Wendake, on peut compter sur nos deux mains ou presque le nombre d’enfants placés.

En 2011 au Canada, 54 % des enfants autochtones placés en famille d’accueil vivaient avec des tuteurs non autochtones, une nette amélioration par rapport aux décennies précédentes. Mais c’est encore trop.

Les placements d’enfants autochtones sont les héritiers des pensionnats autochtones et de la rafle des années 60. J’y reviendrai.

En 1967, en Saskatchewan, le premier ministre Ross Thatcher lançait son « Adopt Indian and Métis program » où on annonçait les enfants autochtones à adopter à la télé, à la radio et dans les journaux, avec une jolie photo et une description sommaire du bambin pour qui voudra l’adopter.

Le problème, c’est que plusieurs de ces enfants n’avaient été placés que temporairement pour cause de pauvreté des parents, et que ces mêmes parents n’apprendraient que plus tard que leurs enfants avaient été adoptés définitivement sans leur consentement. Parfois sans même qu’ils sachent où ils vivent.

C’est le cas de Cleo, jeune Crie de la Saskatchewan qui s’est fait adopter au New Jersey sans le consentement de sa mère et qui s’est suicidée à l’âge de 13 ans. Son histoire est racontée dans l’excellente baladodiffusion de la CBC Missing and Murdered : Finding Cleo.

L’autre problème, c’est qu’en sortant un enfant autochtone de sa communauté, on lui enlève également son environnement culturel. Vous voyez le lien avec les pensionnats ?

Cleo, c’est une autre histoire d’enfant désespérée. Une enfant qui devenait une femme et qui, comme tant d’autres enfants autochtones adoptés et arrachés à leurs racines, voulait retourner chez elle. Une enfant brisée.

Autrement que la jeune fille de Granby, mais brisée tout de même. Deux filles qui auraient pu devenir de magnifiques femmes et que le système a cassées ou oubliées.

Pour qu’on n’oublie plus leurs histoires et que les choses changent enfin, la semaine dernière, une puissante campagne de sensibilisation intitulée « J’initie le changement, et vous ? » a vu le jour. Cette campagne, lancée par l’Enquête nationale sur les femmes et les filles disparues et assassinées, donne la parole à des mères, des tantes, des amies directement touchées par la disparition d’une proche. Ces femmes s’adressent aux Canadiens en espérant que leurs mots et leurs histoires puissent changer les choses.

Pourquoi une telle campagne ?

En 2014, la Gendarmerie royale du Canada reconnaît 1200 cas de femmes et de filles autochtones disparues et assassinées entre 1980 et 2012. Les associations de femmes autochtones évoquent plutôt, dans des estimations documentées, un chiffre supérieur à 4000.

Selon une enquête datant de 2004 réalisée par l’Association des femmes autochtones du Canada, les femmes autochtones âgées de 15 ans et plus courent 3,5 fois plus de risques que les autres femmes d’être victimes de violences de toutes sortes.

De plus, la violence envers les femmes et les filles autochtones est non seulement plus fréquente, mais aussi plus grave.

Si bien qu’entre 1997 et 2000, le taux d’homicides était près de sept fois plus élevé pour les femmes autochtones que pour les autres femmes canadiennes avec 21 % de tous les homicides de femmes au Canada. Rappelons que les femmes autochtones forment environ 2 % de la population du pays.

Voilà pourquoi.

Au regard de toutes ces statistiques, je ne peux dire que dans notre société, les femmes et les enfants passent en premier. En tout cas, si c’est le cas, on s’y prend très mal. Le système a failli à maintes reprises dans ses nombreuses réalités et faillira encore. Mais ensemble, nous avons plus de chances de changer les choses. Ensemble.